Les choses humaines – Karine Tuil

Jean et Claire Féral forment un couple à qui tout sourit en apparence: une carrière professionnelle réussie (lui est un journaliste et un animateur télé célèbre, elle est essayiste et féministe engagée), une vie mondaine très riche (de dîner en dîner, ils réseautent de façon utile et stratégique), une vie familiale comblée (leur fils de 21 ans, Alexandre, est un étudiant brillant issu des meilleures écoles).

Claire est plus jeune, elle a la cinquantaine, Jean est septuagénaire et fait tout pour ne pas être évincé du paysage audiovisuel: sport, chirurgie, visites médicales fréquentes et…sexe. Les apparitions publiques et l’image d’un couple heureux n’est qu’un leurre: l’usure du couple est là et Jean mène de toute façon une double vie depuis des années avec une journaliste de son âge, Françoise Merle. Un des thèmes omniprésents dans le roman apparaît: la sexualité et le statut des femmes, leur place dans la société aussi, leur place au sommet du pouvoir. Le couple de Jean et Claire s’étiole et ils finissent par ne plus vivre ensemble. Claire s’installe avec son nouveau compagnon, Adam Wizman, professeur dans une école juive. Jean, de son côté, côtoie de nouveau une jeune femme et s’apprête à recevoir une distinction: la légion d’honneur, à l’Elysée, de la part du Président de la République.

A travers une écriture fluide et alerte, on sent la faille approcher, on l’attend. A petites touches mais sans fard, Karine Tuil résume les maux de la société contemporaine en décrivant des personnages de pouvoir qui forment une certaine élite de la société. Est aussi évoquée l’affaire Weinstein, on pense aussi à Me Too, à la parole soudainement libérée des femmes sur les abus d’une société qui longtemps n’a pas semblé prendre la mesure des choses en matière de harcèlement, de violences faites aux femmes, de consentement.

On pense que cela va venir de Jean, qu’il va déraper, lui à qui tout ne sourit pas tant que cela: il est trop vieux, oui, trop vieux, il compte son temps, malgré le succès. Le premier tiers du livre évoque les relations familiales, la réussite sociale et professionnelle, les stratégies pour ne pas glisser dans l’ombre, les manipulations, les compromis, quelques affaires politiques et sociales qui plongent les personnages dans la difficulté (Claire est notamment amenée à clarifier sa position jugée trop islamophobe lors de l’affaire des agressions sexuelles de femmes à Cologne par des migrants au nouvel an 2016).

Et puis vient le basculement. Le moment où l’on apprend qu’Alexandre est accusé de viol par Mila Wizman, la fille du compagnon de Claire.Le roman est inspiré de l’affaire d’un étudiant de Stanford, issu de milieu aisé, sportif, promis à un bel avenir, accusé d’avoir abusé d’une étudiante (trois clics sur un moteur de recherche m’apprennent que les faits ont eu lieu en 2016 et que l’étudiant a été condamné à six mois de prison dont trois ferme).

La vie des Farel s’écroule. Les personnages exemplaires sont plongés dans les maux actuels de la société contemporaine, tiraillés entre les conflits politiques, médiatiques, le communautarisme. Le procès et les audiences sont remarquablement bien décrits. Karine Tuil livre un portrait sans concession de l’accusé mais aussi de la victime. Les questions du consentement, du passage à l’acte, de la culture du viol et de la zone grise sont au coeur du procès.

Tout comme les jurés, le lecteur est amené à se demander: « y a t-il eu viol ou pas? Mila était-elle consentante? Alexandre ne s’est-il donc pas aperçu de sa peur? Dit-il la vérité? ». On doute, on sent que répondre par oui ou non à la question de la culpabilité n’est pas tout.

Ne vous attendez surtout pas ailleurs à trouver une réponse: Karine Tuil décrit l’immédiateté des réactions, un monde où les réseaux sociaux sont présents avec tous les aléas que cela comporte: la pression médiatique, le pouvoir des médias, l’attente de la faille de communication, la pression du groupe, la popularité ou la non-popularité de chacun…

Et au fil de la lecture, au fil du déroulement des « choses humaines », le lecteur se trouve aussi confronté à ses propres peurs, face à la question: « et si cela m’arrivait, que ferais-je? ».

Conseil: à lire absolument! C’est tellement actuel. Et il est en lice pour le Prix Goncourt!

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