Murène – Valentine Goby

Editions Actes Sud -Août 2019- 384 pages

François Sandre, parisien de 22 ans, est un jeune homme à qui tout sourit en cette année 1956: ses parents ont un atelier de couture, sa soeur Sylvia l’admire, il a rencontré Nine et ils sont amoureux…

Il va aider son cousin dans les Ardennes et tout bascule brusquement. Le camion qui l’y emmène se retrouve bloqué, il part à travers bois à la recherche d’un village. Il n’y parviendra jamais: une petite fille le retrouve quelques heures plus tard, inconscient, allongé sur le dos. Il est monté sur un wagon oublié, une déflagration a retenti, son corps étant mouillé par la neige a été un excellent conducteur et l’accident électrique est arrivé. De ces instants, il en gardera un trou noir.

Il se réveille à l’hôpital de V. Les médecins sont incertains sur son sort, il est vivant, c’est un miracle, ils n’ont jamais eu de patients comme lui, ils ne savent s’il vivra ou non. François se retrouvera amputé des deux bras, avec des pans de mémoire entiers oubliés: exit son amoureuse, Nine, il a tout oublié de leurs instants qui n’étaient qu’à eux. Il a oublié aussi que Sylvia est devenue un peu sourde l’année précédente, suite à un accident de feu d’artifice dont il s’était senti coupable. Il a oublié aussi l’accident de chantier de son copain João et la grève qui a suivi, les ouvriers du chantier protestant contre leurs mauvaises conditions de travail, leur sécurité n’étant pas assurée correctement…

Vaille que vaille, il va alors devoir réapprendre à vivre avec son nouveau corps. Tous les gestes sont à réinventer: comment va t-il y parvenir? Devra t-il mettre une prothèse? Comment la médecine va t-elle l’accompagner dans son parcours de rééducation, sachant qu’on en est aux balbutiements de la chirurgie réparatrice? Le corps, ce corps devenu si encombrant, si lourd, sera aussi à apprivoiser.

François finira par se comparer à une murène: un animal qu’il a vu à l’Aquarium de la Porte Dorée. Le dictionnaire Larousse définit la murène comme « un poisson marin serpentiforme, à la peau nue, à la large bouche munie de fortes dents, pouvant atteindre plus de 3 mètres ». Valentine Goby ajoute que les murènes sont des  » créa­tures d’apparence monstrueuse réfugiées dans les anfractuosités de la roche, mais somptueuses et graciles aussitôt qu’elles se mettent en mou­vement ».

François deviendra donc murène et se mettra à fréquenter les piscines, rencontrant d’autres personnes handicapées sportives. Il apprendra à nager et deviendra également un membre actif de l’association Rhin et Danube qui est un collectif d’amputés, civils ou militaires.

Quelques années plus tard, le handisport trouvera ses lettres de noblesse et les Jeux paralympiques auront lieu à Tokyo en 1964…

Mon avis sur ce roman

Valentine Goby signe ici un roman (paru en août 2019) plein de sensibilité, d’une humanité sans pathos. Dès le début, les premières scènes sont saisissantes: dans le chapitre « Le jour de Bayle », le héros paraît si vivant, en mouvement: «  il traverse l’atelier de couture, il passe l’avenue de Clichy » mais très vite pourtant, on pressent le drame, aucun souvenir ne reste des bruits, de l’ambiance des rues et de ses pensées:  » il oubliera la marchande au réchaud, la pensée qu’il a eue soudain…« , « il oubliera le dix tonnes, Toto, le boucan« . Il oubliera Nine aussi  » Et pourtant, Nine en lui va disparaître. Le temps se figera en amont de leur histoire, la réduira aux traits fugaces d’une femme entrevue dans le métro. »

Valentine Goby écrit dans l’urgence des événements, elle nous donne à voir les choses dans leur immédiateté et ce passé bloqué à jamais dans la mémoire comme si nous y étions, spectateurs impuissants.

Elle écrit aussi dans un présent magnifique. Un présent qui décompte les jours de François, après l’accident, qui décrit ses jours à l’hôpital: « Cinquante-deuxième jour,François tient assis au bord de son lit…Cinquante-septième jour, il parvient à s’ancrer sur ses jambes…« . Le temps est lent et nous le suivons dans sa convalescence, dans la redécouverte de son corps…Arrive aussi le désir d’un autre corps que le sien, si vibrant: Nine, il se souvient de son désir…Arrive aussi sa relation avec Nadine, une infirmière de l’hôpital de V.: il lui fait écrire, il est amoureux, il pense avoir le temps et deux ans s’écoulent…Sa désillusion est grande lorsqu’il comprend que pour elle aussi, deux ans se sont écoulées mais pas de la même façon: elle a rencontré un autre homme.

Ce roman restera marqué par les apprentissages et les découvertes: des découvertes amoureuses, des découvertes amicales aussi. Et l’apprentissage de la natation. Qui offre au héros de pouvoir se découvrir et s’affirmer dans un nouveau corps. C’est un véritable dépassement de soi.

Comme dans ses nombreux autres romans, Valentine Goby nous prouve son degré d’empathie envers des êtres humains qui sont humains, justement, avec leurs émotions, leurs espoirs, leurs failles. Ce roman est à lire au moins pour plusieurs raisons: l’écriture est une écriture du mouvement, les actions se succèdent comme des films, des images qui ne se laissent pas emporter, les personnages sont sympathiques, ils sont en devenir aussi et certaines scènes sont particulièrement frappantes: auriez-vous pensé à utiliser vos pieds pour écrire ou pour manger?

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