Le ghetto intérieur – Santiago H.Amigorena

Editions P.O.L – Août 2019-192 pages

Résumé du livre

En 1928, Vicente Rosenberg quitte Varsovie et la Pologne pour Bueños Aires et y laisse son frère, sa soeur et sa mère, pas mécontent de s’éloigner du giron familial.Il s’amuse avec ses amis, discute pendant des heures avec eux au café, rencontre Rosita, l’épouse, devient père de trois enfants et tient un magasin de meubles sans faire trop d’efforts. Son exil est une réussite sociale pour lui qui n’a jamais réussi à être accepté par les Polonais qui le considèrent comme Juif.

Lui ne se préoccupe nullement de sa judėitė, oublie le yiddish, apprend l’espagnol et s’il propose à sa mère de le rejoindre, il est soulagé de son refus, ne se voyant pas vivre avec elle.

1940. Les années passent, les conversations au café tournent souvent autour de ce qu’il se passe en Europe. Vicente répondait peu aux lettres de sa mère, qui le déplorait par ailleurs mais il comprend peu à peu, les lettres se raréfiant que sa mère ne s’en sortira peut-être pas. Elle sera enfermée dans le ghetto de Varsovie, souffrira du froid, de la faim et mourra déportée à Treblinka.

Vicente se sentira coupable, de ne pas être là-bas, de ne pas partager le destin des siens, de ne pas avoir insisté pour que sa mère vienne, de ne rien pouvoir dire à sa femme à qui il n’a que peu raconter son passé…Alors il s’enfermera progressivement dans un silence profond -son ghetto intérieur- et se désintéressera de sa femme et ses enfants.

Des années plus tard, Santiago, l’auteur, qui n’a que peu connu son grand-père, mort lorsqu’il avait sept ans, part sur les traces de cet homme mystérieux, Vicente…

Mon avis sur le livre

L’auteur, Santiago H.Amigorena, né en 1962 de parents psychanalystes, a vécu en Argentine et en Uruguay avant d’arriver en France, en 1973. En 1998, paraît Une enfance laconique, premier roman de son projet littéraire qui consiste en « l’élaboration d’une autobiographie qui se confondrait avec ses œuvres complètes, la création d’un texte monstre qui finirait par recouvrir sa vie. Et qui, en épuisant le matériau autobiographique, tarirait le besoin d’écrire, c’est-à-dire de se mettre à distance, en retrait de l’existence. » (Wikipédia).

Le ghetto intérieur est le sixième roman de ce projet et est consacré à l’année 1943. Ce roman est original en ce qu’il fait percevoir les événements tragiques à distance: par des lettres de la mère qui est au cœur de ces événements, par le point de vue de Vicente et aussi par le point de vue argentin. On mesure à quel point il était inconcevable de percevoir l’horreur, pour le monde extérieur, pour l’étranger. Les informations sont d’ailleurs confuses, incomplètes, partielles. On préfère alors ne pas savoir, ne pas en parler. J’ai beaucoup aimé cette mise à distance, participant pleinement pourtant au devoir de mémoire et au devoir de transmission face à la Shoah.

Santiago H.Amigorena invite le lecteur à se confronter avec les termes à choisir: génocide, extermination, Holocauste ou Shoah, selon les pays, les points de vue, quel terme retenir? Comment nommer l’innommable? Comment dire l’indicible? Vicente se retrouvera enfermé dans cette interrogation, prisonnier de l’intérieur. Parce qu’il ne peut pas dire. Parce qu’il ne peut pas nier une existence antérieure, basée sur ce qu’on pourrait nommer la culture juive (au même titre qu’une culture allemande, européenne), basée sur tout ce qui fait le terreau de son enfance. Il ne peut pas ne pas se rappeler et pourtant, avec la mort de sa mère, il ne peut que se trouver confronté à la disparition de tout cela. Ce n’est pas seulement personnel, ce n’est pas qu’une question identitaire, une appartenance à une famille qui lui est retirée, c’est l’anéantissement total d’un peuple, entraînant son possible anéantissement à lui.

Les thèmes de l’exil qui devient salut et de la culpabilité d’avoir échappé à l’extermination en fait une œuvre puissante, tout autant que celle de Primo Levi, Jorge Semprun ou d’autres écrivains passeurs de mémoire qui ont cru en la valeur du témoignage. L’auteur nous plonge autant dans l’Argentine des années 40, luxurieuse et éloignée des préoccupations de l’Europe, vivier salutaire des nazis pourchassées que dans la Pologne des années 40, une Pologne anéantie, détruite, antisémite et dévastée, sous le joug nazi. Il nous offre à la fois un témoignage historique qu’un pan de son histoire familiale et c’est cette livrée intimiste qu’il faut saluer. C’est ce qui fait « la patte » de Santiago H.Amigorena et caractérise son oeuvre romanesque.

Un livre qui était en lice pour le Prix Goncourt qui mérite d’être lu, relu, partagé et communiqué autour de soi.

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