Vanina Vanini- Stendhal – Reading Classics Challenge 2020

Ce mois-ci, pour le challenge, le choix se portait sur Stendhal ou Selma Lagerlof. J’ai choisi Stendhal, en écartant La Chartreuse de Parme, Le Rouge et le Noir, déjà lus et beaucoup aimés…mais déjà lus. Et aussi Lucien Leuwen dont je me souviens d’extraits, intéressants mais je n’avais pas envie de le lire .J’ai donc choisi Vanina Vanini que j’ai lu sur Gallica, confinement et bibliothèque fermée obligent.

Contexte historique et contexte d’écriture

Vanini Vanina est une nouvelle de Stendhal écrite en 1829, elle a été incluse dans les Chroniques italiennes après la mort de l’auteur. Pour la petite histoire, Stendhal fut expulsé de Milan en 1821 pour avoir témoigné trop de sympathie pour le carbonarisme.

Qu’est-ce que donc que le carbonarisme (Italie) ou charbonnerie (France)? Brièvement, il s’agit d’un mouvement secret, initié en Italie, présent en Italie, au Portugal et en Espagne. Dérivée de la franc-maçonnerie, cette société lutta contre la domination napoléonienne dans le royaume de Naples d’abord (1806-1815) puis contre les souverains italiens restaurés en 1815 (source: encyclopédie Larousse).

Résumé de l’histoire

Vanina Vanini raconte l’histoire d’un jeune carbonaro, Pietro Missirilli, âgé de 19 ans, qui lutte pour la liberté de l’Italie. Suite à son évasion du fort Saint Ange, une prison de Rome, il rencontre Vanina Vanini, une princesse Romaine, fille de Don Asdrubale Vanini, celui-ci ayant accepté de le cacher dans son pala3is à Rome. Vanina Vanini a 19 ans également, est de toute beauté, vient d’être élue princesse d’un bal et semble promise à un jeune prince, Livio Savelli, qu’elle trouve « reop léger ».

Pietro et Vanina tombent amoureux mais le jeune homme éprouve également un fort élan patriotique et après moults hésitations, finit par quitter Rome pour aller participer à des ventes en Romagne. Vanina ne peut le supporter et commet un acte de trahison: elle dénonce tous les carbonari de la vente à laquelle Pietro devait participer, excepté lui. Elle en éprouvera du remords, un carbonaro se suicidant. Pietro, par solidarité, se rendra et Vanina mettra tout en œuvre pour que la peine de mort soit commuée en peine de prison. Elle y parviendra au prix de manigances diverses par l’intermédiaire de Don Savelli.

Elle rendra visite à Pietro en prison mais le jeune homme a changé, il ne paraît plus enclin qu’à penser à la patrie italienne. Elle lui avouera son acte, honteuse et Pietro la rejetera…

Mon avis sur la nouvelle

On ne s’ennuie pas: le récit est bien équilibré, la lecture est plaisante et agréable. Le contexte politique sait se faire oublier pour laisser place à la naissance des sentiments, à leur éclosion et à leur déclin aussi…On éprouve de l’intérêt pour cette Italie du début du 19ème siècle en proie, composée de plusieurs états, pas unifiée mais pour laquelle des patriotes se battent pour l’unification…La brièveté du récit côtoie passion amoureuse, patriotisme, aventure, courage et désillusion aussi.

Vanina et Pietro apparaissent tous deux comme des personnages romantiques: l’une mue par un idėal amoureux pour un homme, l’autre mu par un idéal patriotique. L’une comme l’autre vivront ainsi une passion démesurée et seront prêts à tout pour leur idéal. Et ni l’une ni l’autre n’y parviendra…Vanina, noyée par le désespoir, acceptera un mariage sans amour…Ce sont là tous les traits de l’héroïne romantique, exaltée, vibrante puis exsangue dans la douleur…Mais Vanina est également une héroïne moderne: capricieuse, ne supportant pas voir son amant loin d’elle, ne s’intéressant à la politique qu’à des fins personnelles…Déshonorée par sa conduite et rejeté par son amant, elle choisit non pas le suicide mais le mariage à un autre.

A lire pour découvrir un pan de l’histoire italienne du 19ème siècle!

Le petit bidon et autres textes – Christophe Tarkos -Poèmes de mars #18

J’existe. Évidemment cela ne prouve rien. Cela ne prouve pas que j’existe. Mais je suis là. Et je ne suis pas fou. Je suis un vrai témoin, je suis capable de dire la vérité telle qu’elle me semble, je peux témoigner. Je pense que j’existe. Si vous ne voulez pas me croire. J’existe vraiment, d’ailleurs, seul un être humain pourrait vous le dire. Évidemment cela ne prouve rien. Cela ne prouve pas que je suis.

Christophe Tarkos, Le Petit Bidon et autres textes, P.O.L.

Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías – Poèmes de mars #16

16ème poème pour un Printemps des poètes qui s’achève bientôt. Aujourd’hui est aussi la journée mondiale de la poésie.

J’ai donc choisi de rendre hommage aujourd’hui à un poète espagnol: Federico Garcia Lorca. J’ai découvert sa verve il y a bien longtemps, grâce à une professeure d’espagnol qui m’avait prêté « Romancero Gitano ».

Voici le poème:

À ma chère amie Encarnación López Júlvez

I. La prise et la mort

     A cinq heures du soir

C’était juste cinq heures du soir.

Un enfant porta le drap blanc

     à cinq heures du soir.

Un panier de chaux déjà préparé

     à cinq heures du soir.

Tout le reste était mort et rien que mort      

     à cinq heures du soir

Le vent fit voler les flocons d’ouate

     à cinq heures du soir.

l’oxyde sema cristal et nickel

     à cinq heures du soir.

Une cuisse avec une corne désolée

     à cinq heures du soir.

Les cloches d’arsenic et de fumée

     à cinq heures du soir

Commencèrent leurs sons de faux-bourdon

     à cinq heures du soir

Aux coins des rues, des groupes de silence

     à cinq heures du soir.

Et le taureau, seul coeur debout!

     à cinq heures du soir.

Voici que la sueur de neige arrive

     à cinq heures du soir,

quand l’arène se couvrit d’iode

     à cinq heures du soir.

la mort plaça des oeufs dans la blessure

     à cinq heures du soir.

     A cinq heures du soir.

C’était juste cinq heures du soir.

Un cercueil à roues est son lit

     à cinq heures du soir.

Des flûtes et des os bruissent à son oreille

     à cinq heures du soir.

Le taureau déjà mugit vers son front

     à cinq heures du soir

Au loin déjà vient la gangrène

     à cinq heures du soir.

Trompe de lis dans l’aîne verte

     à cinq heures du soir.

Comme des soleils brûlaient les blessures

     à cinq heures du soir,

La foule brisait les fenêtres

     à cinq heures du soir.

     A cinq heures du soir.

Ah ! quelles terribles cinq heures du soir!

C’était cinq heures à toutes les horloges.

C’était cinq heures dans l’ombre du soir!

II. Le sang répandu

Le sang, je ne veux pas le voir!

Dis à la lune qu’elle vienne,

Que je ne veux pas voir le sang

d’Ignacio couler dans l’arène

Le sang, je ne veux pas le voir!

La lune luit de part en part.

Un cheval de nuages calmes

et la place grise du songe

avec des saules aux barrières.

Le sang, je ne veux pas le voir!

Que mon souvenir se consume.

Allez avertir les jasmins

dont la blancheur est minuscule.

Le sang, je ne veux pas le voir!

La vache de l’ancien monde

Léchait de sa langue triste  

une gueule pleine de sang

répandu parmi l’arène,

et les taureaux de Guisando,

moitié de mort et de pierre,

mugirent comme deux siècles

fatigués  de fouler la terre

Non.

Le sang, je ne veux pas le voir!

Par les degrés Ignacio monte,

toute sa mort est sur son dos,

Il est en quête de l’aurore

mais l’aurore n’était pas là.

Il cherche son profil précis

mais le songe le fait errer.

Il cherchait son corps sans défaut

et rencontra  son sang ouvert.

Ne me dites pas de le voir !

Je ne veux pas sentir le jet

chaque fois avec moins de force,

ce jet  qui de sang qui illumine

les échafauds et qui tombe

sur le velours et le cuir

des multitudes altérées.

Qui me crie que j’apparaisse?

Ne me dites pas de le voir!

Ses yeux ne se fermèrent pas

quand il vit s’approcher les cornes

cependant les mères terribles

levèrent aussitôt la tête.

A travers les ganaderias

Ce fut un chant de voix secrètes :

des bergers  de nuage pâle

conduisaient des taureaux célestes .

Il n’y eut prince dans Séville

que l’on put lui comparer,

ni épée comme son épée,

ni coeur qui fût aussi vrai.

Comme un fleuve de lions

sa force était merveilleuse,

et comme un torse de marbre

sa prudence dessinée.

Un air de Rome andalouse

auréolait sa figure

où son rire était un nard

de sel et d’intelligence

Quel toréador dans l’arène!

Quel montagnard dans la montagne!

Qu’il était doux avec les blés

et dur avec les éperons!

Et tendre avec la rosée!

éblouissant dans les foires,

redoutable  avec les ultimes

banderilles des ténèbre.

Mais déjà,  pour jamais, il dort .

Déjà la mousse et les herbes

ouvrent avec leurs doigts sûrs

la fleur de sa tête de mort.

Déjà  son sang vient chanter

à travers étangs et prairies,

glisse sur des cornes transies,

vacille, sans âme, en la nue,

rencontre  mille pieds fendus,

 comme une large, obscure et triste langue,

pour former une flaque d’agonie

contre le Guadalquivir des étoiles.

O blancs murs de l’Espagne!

et taureau noir de peine!

O le sang dur d’Ignacio

Et le rossignol de ses veines!

Non.

Le sang, je ne veux pas le voir!

Qu’il n’y ait  pas de calice qui le contienne,

ni d’hirondelle qui le boive,

ni givre de lumière qui le refroidisse,

ni chant ni déluge de lis.

Il n’est pas de cristal qui le couvre d’argent.

Non,

Le sang, je ne veux pas le voir!

III. Corps présent

La pierre est un front dur où les songes gémissent

sans une eau incurvée et sans cyprès glacés.

La pierre est une épaule et sur elle, le temps

met ses arbres de pleurs, ses rubans, ses planètes.

J’ai vu de grises pluies courir après les vagues

Qui vers elles levaient leurs tendres bras criblés,

pour n’être pas chassées par la pierre étendue

qui disperse leurs membres et ne boit pas leur sang.

Car la pierre reçoit les graines, les nuages,

squelettes d’alouettes et loups de la pénombre,

mais ne donne aucun son de cristal ou de feu,

si ce n’est places, rien que des places sans murs.

Sur la pierre est déjà Ignacio, le bien-né,

C’est fini. Qu’y a-t-il? Contemplez sa figure :

la mort a recouvert son corps de soufres pâles,

et sa tête est changée en minotaure obscur.

Tout est fini. La pluie pénètre par sa bouche,

l’air, comme fou, déserte sa poitrine creuse.

L’Amour, tout ruisselant de ses larmes de neige

se réchauffe au sommet des forêts de taureaux.

Un silence chargé de puanteur repose.

Que disent-ils ? Près d’eux un corps présent s’estompe,

avec la forme claire qu’ont les rossignols,

et sous nos yeux elle s’emplit de trous sans fond.

Qui froisse le suaire? –  Ce qu’il dit n’est pas vrai :

personne ici ne chante et pleure dans un coin,

ne pique l’éperons, ni effraie le serpent.

Ici je ne veux plus que des yeux arrondis,

pour regarder un corps sans possible repos.

Je voudrais voir ici les hommes à la vois dure,

qui domptent les chevaux et dominent les fleuves,

ceux dont résonne le squelette, ceux qui chantent,

la bouche pleine de soleil et de silex.

C’est ici que je veux les voir, devant la pierre,

devant ce corps dont les rênes se sont brisées,

je veux apprendre d’eux où se trouve  l’issue,

pour ce grand capitaine attaché par la mort.

Je veux apprendre d’eux des larmes, comme un fleuve,

qui a de douces nues et de profondes rives

pour emporter le corps d’Ignacio et  qu’il se perde

sans écouter la double haleine des taureaux.

Qu’il se perde en la place arrondie de la lune

qui feint, enfant dolente, une bête immobile,

qu’il se perde en la nuit sans hymne des poissons

et dans les buissons blancs de la fumée glacée.

Ne lui mettez sur la figure aucun mouchoir :  

je veux qu’il s’accoutume  à la mort qui l’habite.

Ignacio, ne sens plus le chaud mugissement !

Dors et vole et repose !… la mer aussi se meurt.

IV. Ame absente

Le taureau ne te connait pas, ni le figuier,

ni les chevaux,  ni les fourmis de ta maison,

ni l’enfant, ni le soir ne te connaissent,

parce que tu es mort pour toujours.

Ne te connaissent ni les lombes de la pierre,

ni le satin noir où ton corps se défait

ni ne te connaît plus ton souvenir muet

parce que tu es mort pour toujours.

Viendra l’automne avec ses buccins,

ses grappes de nuages et les monts assemblés,

mais nul ne voudra voir tes yeux,

parce que tu es mort pour toujours.

Parce que tu es mort pour toujours,

comme tous les morts de la Terre,

comme tous les morts qu’on oublie

en un monceau de chiens éteints.

Je chante, pour plus tard, ton profil et ta grâce,

la célèbre maturité de ton savoir,

ton désir de la  mort et le goût de ta bouche

et la tristesse au fond de ta vaillante joie.

Nul ne te connaît plus, cependant je te chante,

il tardera beaucoup à naître, s’il peut naître,

un Andalou si clair, si riche d’aventure,

je chante sa noblesse avec des mots qui pleurent,

et songe au triste vent parmi les oliviers.

Traduit de l’espagnol par Rolland-Simon

Charlot éditeur (Fontaine), Alger, 1945

L’espérance – Andrée Chedid – Poèmes de mars #15

J’ai ancré l’espérance
Aux racines de la vie

*

Face aux ténèbres
J’ai dressé des clartés
Planté des flambeaux
A la lisière des nuits

*

Des clartés qui persistent
Des flambeaux qui se glissent
Entre ombres et barbaries

*

Des clartés qui renaissent
Des flambeaux qui se dressent
Sans jamais dépérir

*

J’enracine l’espérance
Dans le terreau du cœur
J’adopte toute l’espérance
En son esprit frondeur.

Andrée Chedid

Sortie de route – Flora Souchier- Poèmes de mars #14

Un envol de jupes plus lourd que ma conscience
Je branche les projecteurs
Je marche dans ma peur

Le froid vient dans les rideaux noirs
L’automne est un crépuscule
Je m’évanouirais bien si j’en avais la force

Flora Souchier, Sortie de route, Cheyne éditeur, 2019

La dernière urgence – Guy Allix – Poèmes de mars #13

Quand ce sera la dernière fois de nous
Le dernier cœur à corps
La dernière urgence
Et que nous ne saurons pas plus qu’avant
Pas plus qu’après

Quand ce sera déjà après
Et que nous lèverons un peu la tête comme avant
Mais sans plus de foi
Mais sans moins de foi
Sans plus de courage qu’avant
Mais avec ce souffle vain
Une dernière fois

Nous rentrerons dans l’ombre
Dont nous n’étions jamais sortis
Autrement que par cet amour

Quand ce sera la dernière fois de nous
Quand ce ne sera plus que notre amour à jamais
Et à jamais fini

Quand ce sera la dernière fois de toi
De moi qui à jamais t’aimais

Acrostiche – Poèmes de mars #12

La saison du courage
Eau humble jetée sur le printemps

Courber l’échine, aller contre le vent
Ouvrir aux femmes opprimées, piétinées
Une espérance derrière les fenêtres
Résister, s’évader, survivre
Aimer à corps perdu
Garder les mots en vie
Et puis rire toute une éternité dedans la terre

Acrostiche réalisé à partir de fragments de poèmes de : Peter Bakowski, Louise Dupré, Edwin Madrid, Anita Bharti, Hélène Dorion, Michel Dunand, Dimitri Porcu, Luis Mizon, Alexei Bueno.

(Courage ! – Dix variations sur le courage et un chant de résistance) – Éditions Bruno Doucey

Icare est chu ici – Philippe Desportes – Poèmes de mars #11

Icare est chu ici, le jeune audacieux,
Qui pour voler au Ciel eut assez de courage :
Ici tomba son corps dégarni de plumage,
Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux.

Ô bienheureux travail d’un esprit glorieux,
Qui tire un si grand gain d’un si petit dommage !
Ô bienheureux malheur, plein de tant d’avantage
Qu’il rende le vaincu des ans victorieux !

Un chemin si nouveau n’étonna sa jeunesse,
Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse ;
Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau.

Il mourut poursuivant une haute aventure,
Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture :
Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ?

Philippe DESPORTES (1546-1606)

(Recueil : Les amours d’Hippolyte)

Du courage – Nashmia Noormohamed -Poèmes de mars #10

Il faut avoir le courage de se faire face,
De regarder son âme dans cette glace,
Au travers de ses fissures et blessures,
De ses brisures et de toutes ses ratures.

Il faut trouver le courage de se faire face,
Tous les jours oeuvrer, demeurer coriace,
Chercher un moyen de relever le regard,
Se relever et avancer, sans rester hagard.

Il faut avoir le courage de se faire face,
Malgré ses échecs et ses disgrâces,
Essayer d’oblitérer son abjecte lâcheté,
Agir, réagir et ne jamais laisser tomber.

Il faut trouver le courage de se faire face,
De se pardonner ses mauvaises passes,
Ses fautes monumentales et ses erreurs,
Avec bienveillance, patience et sans peur.

Le courage est une bataille quotidienne,
Il n’est jamais acquis, et ainsi se construit,
En nous modelant; à chaque jour sa peine,
À chaque détour, le coeur se révèle et éblouit.

A.M.A.T – Alfred de Musset -Poèmes de mars #9

Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir !
Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie.
Quel que soit le chemin, quel que soit l’avenir,
Le seul guide en ce monde est la main d’une amie.

Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m’ennuie.
Mais qu’importe ? L’espoir de vous voir revenir
Me donnera, malgré les dégoûts de la vie,
Ce courage d’enfant qui consiste à vieillir.

Quelquefois seulement, près de votre maîtresse,
Souvenez-vous d’un coeur qui prouva sa noblesse
Mieux que l’épervier d’or dont mon casque est armé ;

Qui vous a tout de suite et librement aimé,
Dans la force et la fleur de la belle jeunesse,
Et qui dort maintenant à tout jamais fermé

Clown – Henri Michaux -Poèmes de mars #8

Un jour,
Un jour, bientôt peut-être,
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers

Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien.
Je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.

Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements « de fil en aiguille »
Vide de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.

A coups de ridicule, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance?), par éclatement.
Par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage
Et à mes semblables, si dignes, si dignes mes semblables.

Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une immense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans l’esclaffement, dans le grotesque, le sens que toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée.

A force d’être nul
Et ras
Et risible…

If – Rudyard Kipling – Poèmes de mars #7

If you can dream and not make dreams your master;
If you can think and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same
;

Si tu peux être rêver sans n’être qu’un rêveur

Et que tu peux penser sans n’être qu’un penseur

Si Triomphe et Désastre croisent ton chemin

Et que face à ces pièges tu sais rester serein.

Petit poème pour y aller – Carl Norac – Poèmes de mars #6

Un poème parfois, ce n’est pas grand-chose.
Un insecte sur ta peau dont tu écoutes la musique des pattes.
La sirène d’un bateau suivie par des oiseaux, ou un pli de vagues.
Un arbre un peu tordu qui parle pourtant du soleil.
Ou souviens-toi, ces mots tracés sur un mur de ta rue :
« Sois libre et ne te tais pas ! ».
Un poème parfois, ce n’est pas grand-chose.
Pas une longue chanson, mais assez de musique pour partir
en promenade ou sur une étoile,
à vue de rêve ou de passant.
C’est un aller qui part sans son retour
pour voir de quoi le monde est fait.
C’est le sourire des inconnus
au coin d’une heure, d’une avenue.
Au fond, un poème, c’est souvent ça,
de simples regards, des mouvements de lèvres,
la façon dont tu peux caresser une aile, une peau, une carapace,
dont tu salues encore ce bateau qui ouvre à peine les yeux,
dont tu peux tendre une main ou une banderole,
et aussi la manière dont tu te diras :
« Courage ! Sur le chemin que j’ai choisi, j’y vais, j’y suis ! ».
Un poème, à la fois, ce n’est pas grand-chose
et tout l’univers

Carl Norac, inédit, pour le 22e Printemps des Poète / Le Courage

Le guignon – Charles Baudelaire – Poèmes de mars #5

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du coeur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Charles Baudelaire- Les fleurs du mal

Le courage- Jean-Stéphane Bozzo -Poèmes de mars #4

Ça ressemble à quoi d’avoir du courage?
Qu’est ce que ça veut dire avoir du courage?
Est-ce que j’ai moi-même du courage?
Le courage c’est quoi?

Je ne peux pas répondre à ces questions,
Sans me remettre, moi-même, en question.
Le courage se prête à différentes interprétations,
Autant qu’a de diverses situations.

Aurais-je le courage de continuer, de persévérer,
De résister, de ne pas abandonner,
Et pour bien faire, le courage de changer,
D’oser, de parler, de renoncer?

Aurais-je le courage de me relever,
D’écouter, d’accepter, d’oublier,
Et pour bien faire, le courage d’éprouver,
De tolérer, d’aimer, sans avoir peur de douter?

Aurais-je le courage de dire non,
De ne pas être avec la société en adéquation,
Et pour bien faire, de suivre mon intuition,
Sans écouter les quand dira t-on?

Aurais-je le courage de vivre,
Sans me réduire à l’impossible,
Et pour bien faire, d’agir pour être libre
Sans avoir peur de souffrir?

Aurais-je le courage d’être moi-même,
Sans avoir peur d’être blême,
Ou bien faire de ma vie un poème,
Pour parvenir à réaliser mes rêves?

Aurais-le courage d’être seul,
Sans avoir peur du linceul,
Ou au contraire, de vivre à deux
Avec l’ambition d’être heureux?

Aurais-je le courage des petites choses
Comme des grandes choses,
Et faire avec ces petites choses,
De grandes choses?

Aurais-je le courage de vaincre mes peurs,
De suivre partout mon cœur,
Et faire de ces peurs
Un atout au bonheur?

Quand on dit qu’il n’y a que le premier pas qui compte,
On oublie trop souvent
Que les autres comptent tout autant.
C’est le courage qui les décompte!

A la question de savoir si oui ou non nous avons du courage,
Tout dépend de ce que nous entendons par courage.
Nous seuls! de par notre expérience, le savons!

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

Éditions Albin Michel – 03/01/2018- 544 pages

Foncez! Foncez l’acheter et lisez-le!

La suite de Au revoir là-haut est une oeuvre de qualité qui reste en mémoire. Le début du roman commence en 1927 par les obsèques de Marcel Pėricourt, grand banquier, père d’Edouard, héros marquant d’Au revoir là-haut. Un drame survient : le jeune Paul, son petit-fils de 7 ans, tombe d’une fenêtre et en restera lourdement handicapé, en fauteuil roulant.

Que s’est-il donc passé? Pierre Lemaitre nous entraînera dans une quête de vérité passionnante dont l’héroïne principale sera Madeleine Pėricourt, héritière du banquier, ex épouse du lieutenant de Pradelle qui croupit en prison.

Les portraits des personnages sont d’une extrême précision. Du côté des femmes et des enfants, on assiste au déclin d’une Madeleine qui perd la fortune de son père tout en étant une mère pleine de chagrin et à son évolution vers une femme vengeresse et manipulatrice. Paul est un petit garçon émouvant, intelligent, secret, tourmenté aussi et déterminé. Vladi, la nurse polonaise, est d’une loyauté infaillible. Lėonce, dame de compagnie, est présentée comme une femme pas très honnête, roublarde, charmante et croqueuse d’hommes. Du côté des hommes, Charles Péricourt et Gustave Joubert, eux, sont prėsentės comme des hommes d’affaires dans un monde impitoyable où les femmes ont peu de place. Les personnages secondaires ont quant à eux aussi de nombreuses pages consacrés à leurs histoires. Les nombreux personnages qui se succèdent donnent à l’ensemble du récit un rythme enlevé et bien mené, sans temps mort.

J’ai trouvé la vengeance de Madeleine particulièrement bien menée. Pierre Lemaitre en fait vraiment un personnage fin, calculateur quand il le faut, manipulateur quand la situation l’exige. Une femme en apparence fragile qui se révélera aussi maitresse de la situation que l’était son banquier de père, malgré ses déboires.

La trame narrative historique est très documentée. Pierre Lemaitre choisit la pėriode de l’entre deux guerres pour montrer combien l’économie suite à la crise de 1929 des États-Unis est précaire et fait place à toutes sortes de manoeuvres et coups bas d’industriels peu scrupuleux. La montée des totalitarismes, fascisme et nazisme, n’est pas non plus en reste pour révéler des caractères ombrageux.

L’écriture est riche, les dialogues sont truculents, les personnages débordent d’imagination. Tous les ingrédients d’un bon roman sont réunis. Votre lecture achevée, vous allez pouvoir attendre le troisième roman (la suite donc) avec impatience.

Le courage juste à temps – Nicole Brossard – Poèmes de mars #3

[Poème du jour trouvé tout simplement sur le site Printemps des poètes.]

Touche pour voir
d’un seul coup
la poitrine, les joues
ton humanité
avec ou sans visa sans visage
touche voir
si le courage troue les monstres
si ça fonce drette dans l’âme d’autrui
si ça accélère tou’le temps partout
la fièvre les pensées
si l’infini se déverse
dans le sang
juste à temps

Nicole Brossard, Nous, avec le poème comme seul courage, anthologie Le Castor Astral éditeur, 2020.

Courage – Paul Eluard – Poèmes de mars #2

Paris a froid Paris a faim
Paris ne mange plus de marrons dans la rue
Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro
Plus de malheur encore est imposé aux pauvres
Et la sagesse et la folie
De Paris malheureux
C’est l’air pur c’est le feu
C’est la beauté c’est la bonté
De ses travailleurs affamés
Ne crie pas au secours Paris
Tu es vivant d’une vie sans égale
Et derrière la nudité
De ta pâleur de ta maigreur
Tout ce qui est humain se révèle en tes yeux
Paris ma belle ville
Fine comme une aiguille forte comme une épée
Ingénue et savante
Tu ne supportes pas l’injustice
Pour toi c’est le seul désordre
Tu vas te libérer Paris
Paris tremblant comme une étoile
Notre espoir survivant
Tu vas te libérer de la fatigue et de la boue
Frères ayons du courage
Nous qui ne sommes pas casqués
Ni bottés ni gantés ni bien élevés
Un rayon s’allume en nos veines
Notre lumière nous revient
Les meilleurs d’entre nous sont morts pour nous
Et voici que leur sang retrouve notre coeur
Et c’est de nouveau le matin un matin de Paris
La pointe de la délivrance
L’espace du printemps naissant
La force idiote a le dessous
Ces esclaves nos ennemis
S’ils ont compris
S’ils sont capables de comprendre

Vont se lever

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent – Victor Hugo – Poèmes de mars #1

Le printemps des poètes arrivant à grands pas, j’ai eu envie de faire partager aussi un peu de poésie. Chaque jour de mars, je copierai dans un billet de blog un poème de mon choix, de préférence sur le thème du courage puisque c’est le thème retenu pour cette 22ème édition du Printemps.

Je commence par un extrait d’un poème de Victor Hugo: « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent… »

 » Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front.
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre

Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre. « 

Paris, décembre 1848 – Les Châtiments (1852)

(L’image est extraite du site http://www.qqcitations.com, vous pouvez cliquer sur https://qqcitations.com/citation/112315)