Les incasables – Rachid Zerrouki

Editions Robert Laffont – 27/08/2020 – 270 pages

Rachid Zerrouki, professeur des écoles, connu sous le pseudonyme « Rachid l’Instit », a enseigné en SEGPA de 2016 à 2020. Il relate cette expérience dans son essai « Les incasables », fruit de son parcours professionnel et de l’histoire personnelle de ces gamins mis à l’écart des « élèves normaux » pour cause de difficultés scolaires et d’apprentissages durables pour qui le maintien dans un système éducatif n’est pas possible. Rachid raconte ses élèves, leurs conditions de vie dans un quartier de Marseille où ils côtoient souvent la précarité. Eux ne partent pas en vacances et demandent s’ils sont encore en France lors de voyages scolaires au bout de trois kilomètres parcourus.

Rachid raconte son quotidien avec eux qui, en arrivant au collège, ont des rêves: devenir médecin, astronaute, comédien. Il lui faut leur faire prendre conscience que leurs années au collège déboucheront sur une insertion professionnelle rapide. Il sera touché peu à peu lui-même par le découragement, la lassitude, le sentiment d’impuissance et s’interrogera sur le sens que requiert son métier. Qu’a t-il donc apporté à ces adolescents de 12 à 16 ans? Cet ouvrage est riche d’enseignements pour qui s’intéresse au monde éducatif mais également pour ceux qui sont intéressés par les analyses sociologiques faites sur ce monde éducatif. Ce n’est pas seulement Bourdieu et son fameux déterminisme qui est convoqué, on parle également de Bernard Lahire, de Meirieu, des pédagogies Montessori ou Freinet, autant de références qui donnent à voir ce qu’est en théorie l’univers de la SEGPA et qui remettent en cause le système éducatif dans son ensemble. Mais cet ouvrage n’est surtout pas seulement théorique, il est aussi empli d’humanité, d’espoir parfois. Il sort de l’ombre tant d’incasables et offre une réflexion sur les inégalités sociales et scolaires, sur la place de l’élève dans une société pas toujours juste et sur le quotidien du professeur des écoles.

P.S: étant aussi « de la maison », il est possible que mon jugement soit biaisé. Je précise que je n’ai jamais connu de section SEGPA. Je ne suis pas forcément du même avis que l’auteur pour certaines choses mais l’objectif de son essai n’est pas non plus de persuader qu’il est seul à avoir la bonne parole. Il fait place à ces gosses qu’on sent souvent perdus et c’est déjà beaucoup.

Merci aux éditions Robert Laffont et à NetGalley pour la découverte.

L.O.L.A – Claire Garralon

Editions Acte Sud Junior – 09/2020 – 72 pages

L.O.L.A est un roman pour les adolescents qui évoque des adolescents et des sujets qui leur tiennent à coeur L.O.L.A, c’est le prénom d’une nouvelle élève qui l’épèlle ainsi, comme une mélodie, en s’asseyant à côté de Charlie en classe. Charlie qui a des passions atypiques comme les vieilles voitures, qui a un groupe d’amis et un grand frère avec qui discuter mais qui ne sait où se situer amoureusement.

Ce court roman montre que l’on se cherche à 18 ans, que l’on peut se poser des questions sur son orientation sexuelle, sur ses préférences, ses désirs. Charlie se sent en décalage jusqu’au jour où elle comprend qu’elle est amoureuse de Lola et qu’il s’agit d’une évidence.

L’auteure traite les questions de sexualité et du genre de façon percutante: le roman est concis et c’est par cette brièveté que l’on peut saisir toute la fulgurance du sentiment amoureux.

Je conseille ce roman aux adolescents en quête identitaire.

Merci aux éditions Acte Sud Junior et à NetGalley pour la découverte!

Notre monstre – Agnès Laroche

Editions Rageot -07/10/2020- 224 pages

Résumé de l’histoire

Adèle est une adolescente de 17 ans pas très proche de sa maman. Mais quand celle-ci lui annonce qu’elle a une tumeur maligne, leur relation change.Lise demande à sa fille d’en parler le moins possible et d’éviter de le dire à l’extérieur et surtout pas à son père. Adèle s’inquiète, ne veut plus sortir autant, finit par se brouiller avec sa meilleure amie, Blanche. Elle refuse aussi d’aller à un voyage scolaire ou de répondre aux sollicitations d’un garçon qui lui plaît bien. Elle culpabilise beaucoup aussi d’avoir fugué quelques mois auparavant pour retrouver un garçon qui finalement n’était pas amoureux d’elle… .Entre la mère et la fille, la maladie est là, à distance, c’est l’Ogresse, leur monstre qui va les faire souffrir d’une toute autre manière…

Mon avis de lecture

Notre monstre est un très bon roman jeunesse, agréable à lire. On se sent très vite embarqué dans l’histoire qui rappelle un peu celle écrite par Alice Kuipers , Ne t’inquiète pour moi, dans laquelle mère et fille communiquent autour de la maladie de la première à l’aide de post-it.

Il n’est pas que question de maladie ici et c’est aussi tout l’intérêt du roman. La sincérité est une valeur aussi rudement mise à l’épreuve: Adèle en arrive à douter de l’amitié de sa meilleure amie. Mais c’est finalement la relation avec sa maman qui sera le plus éprouvée. La maman n’est d’ailleurs pas un personnage très sympathique envers qui on éprouve de l’empathie, on plaindrait même Adèle.

Par des mots simples,l’auteure fait passer les émotions d’une adolescente, révélant ses failles et ses forces avec beaucoup de justesse.

Je conseille ce roman tant aux parents qu’aux adolescents qui souhaitent réfléchir à leur relation.

Merci aux éditions Rageot et à NetGalley pour la découverte.

Un milliard d’années dans les sectes de la Scientologie – Lucas Le Gall

Editions Le Cherche-Midi – 10/09/2020 – 256 pages

Il ne s’appelle pas Lucas et il a peur d’être un jour retrouvé…

Son témoignage, Un milliard d’années dans les sectes de la scientologie raconte son enrôlement, très jeune, dès ses 10 ans, au sein de la secte de La Scientologie. Il s’en échappera à sa majorité, après bien des brimades et des privations. Il a souhaité écrire ce livre pour que d’autres enfants ne connaissent pas le même sort que lui.

J’ai trouvé sa démarche d’écrire très courageuse: il explique très clairement l’embrigadement de ses parents, les méthodes de recrutement de la secte, ses rouages hiérarchiques, la personnalité des dirigeants. D’autres personnes ont dans d’autres livres raconté leur histoire. Mais là, le fait que tout cela concerne un enfant fait froid dans le dos. Le message de l’auteur est clairement: « attention, en France, des enfants sont chaque jour déscolarisés et victimes de mouvements sectaires, victimes de punitions, de privations (nourriture, soins médicaux) au nom d’idéologie et personne ne leur vient en aide ». Il dénonce l’inertie des adultes, les manques des services de protection de l’enfance et de toutes les personnes qui auraient pu le sortir de son enfer.

Qu’il s’en soit sorti est porteur d’espoir. Mais son témoignage résonne aussi comme un cri d’alerte, son livre a une portée encore actuelle: l’Eglise de la Scientologie tente d’ouvrir un grand centre aux portes de Paris.

Je conseille ce livre à tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur les mouvements sectaires et aussi aux adolescents qui se posent des questions identitaires.

Merci aux éditions Le Cherche-Midi et à NetGalley pour la découverte.

Ginette Kolinka, survivante du camp de Birkenau – Ginette Kolinka et Marion Ruggieri

Editions Rageot -23/09/2020-160 pages

Ce roman constitue un témoignage poignant de ce que fut la barbarie nazie dans les camps d’extermination. Il montre une jeunesse volée, une innocence perdue dans des conditions brutales. Ginette était une jeune fille de 19 ans choyée par sa famille quand elle fut arrêtée en 1944 avec son père, son jeune frère de 12 ans et son neveu de 14 ans. Elle les vit pour la dernière fois à la descente du train, conseillant à son frère et son frère de « monter dans les camions » pour être moins fatigués. Ce fut une douleur sans nom qui s’invita ensuite en elle et qui la hante encore aujourd’hui: elle ignorait alors que ces camions conduisaient aux chambres à gaz. Ce roman n’est pas seulement un ultime témoignage d’un rescapé de la Shoah, c’est aussi une leçon de transmission. Ginette Kolinka depuis les années 2000 va dans les établissements scolaires pour dire l’indicible. Pour que la jeune génération n’oublie pas qu’un jour elle et les siens furent arrêtés parce qu’ils étaient juifs. Pour que la jeune génération se souvienne. Elle évoque Birkenau telle qu’elle l’a connu à l’adolescence (en tant que camp d’extermination) et Birkenau après, le Birkenau où des guides racontent le passé aux visiteurs, où des survivants participent à ces récits. Elle évoque ses amies aussi, Marceline, Simone [Veil], compagnes précieuses dans l’enfer vécu. Elle fait jaillir devant nos yeux un monde que l’on ne peut imaginer; que seuls ceux qui ont survécu peuvent décrire. Elle sait pourtant combien le souvenir peut être perméable, elle ne se souvient parfois des choses que parce qu’on les lui a racontées ensuite. Son récit est complété par un dossier utile pour les jeunes: un compte-rendu de son entretien avec des collégiens lors d’une visite dans un établissement scolaire, des termes pour expliciter le vocabulaire employé alors, des plans des camps aussi; tout un appareil didactique qui peut également être utile aux enseignants. L’ensemble constitue un témoignage fort, utile, de la part d’une dame âgée qui sait que ses années sont comptées mais qui trouve malgré tout la force de raconter. Pour éloigner la haine et faire perdurer le devoir de mémoire et le besoin de transmission.

Roman pour la jeunesse dès 13 ans.

Merci aux éditions Rageot et à NetGalley pour la découverte.

La voyageuse de nuit – Laure Adler

Editions Grasset -16/09/2020-224 pages

La voyageuse de nuit permet de se plonger au coeur de la vieillesse et de s’interroger sur cette étape de la vie. Laure Adler, l’auteure, entre dans ce qu’on appelle le troisième âge et en tire un carnet de notes, fait de réflexion de séniors, plein de références philosophiques, littéraires, cinématographiques,historiques. Elle rencontre des gens connus et des personnes inconnues qui toutes, pendant 4 ans, vont lui conter leurs ressentis, leur perception de ce qu’est la vieillesse. Prendre conscience de son âge, l’expérimenter: telle est l’expérience qu’ont faite les personnes interrogées. Cet essai propose aussi une réflexion sur le devenir des personnes âgées, leurs conditions de vie, leur place dans leur famille et au sein de structures comme les EPAHD. Cette réflexion oriente le regard que tout un chacun peut avoir sur les « vieux » et pose aussi un regard sur sa propre finitude. « La vieillesse demeure un impensé » écrit Laure Adler. Puissions-nous en repensant à ce livre penser davantage au temps qui passe pour en profiter davantage…

Merci aux éditions Grasset et à NetGalley pour la découverte!

Les roses fauves – Carole Martinez

Editions Gallimard -20/08/2020-352 pages

Résumé de l’histoire

La narratrice, Carole Martinez, se retire durant trois mois dans un petit village de Bretagne pour se consacrer à l’écriture d’un roman. Elle rencontre Lola, celle qu’elle voulait rencontrer, postière et boiteuse qui, bien que d’ordinaire réservée, accepte de lui dévoiler son histoire.

Plongez donc un siècle en arrière en Andalousie. Une tradition veut que, avant de mourir, une femme écrit ses secrets sur des petits papiers et les insère dans un tissu en forme de coeur qu’elle coud elle-même. Ses secrets partent ainsi avec elle. Dans son armoire, héritage familial, Lola possède cinq coeurs: celui de son arrière-grand-mère, Inès, s’est décousu: à elle la lecture de ses secrets.

La narratrice va traduire les mots écrits en espagnol et lui dévoiler son histoire familiale. D’autres histoires vont alors jaillir et nous seront dévoilées, y compris celle de Lola et celle de la narratrice…

Mon avis de lecture

Carole Martinez nous ensorcèle avec ses talents de conteuse dans cette histoire qui évoque son roman Le coeur cousu et dans lequel on retrouve avec plaisir tout le charme Du domaine des murmures. Tous les ingrédients sont ici réunis pour plaire aux amateurs du genre: des histoires d’amour dans lesquelles flotte un air de malédiction, des jeunes femmes qui rêvent du prince charme, des hommes jeunes et beaux qui connaissent des destins tragiques et des mères qui enfantent des filles qui enfantent à leur tour des filles, les histoires familiales étant marquée par la malédiction et les croyances.

Ce qui fait le charme du roman, ici, ce sont tous ses portraits de femmes, les ancêtres de la fantasque Lola, postière boiteuse qui paraît moins revêche qu’elle en a l’air. Ce roman est un roman sur le désir, le parfum du désir, symbolisé par ses roses fauves si chères au coeur de ces femmes qui baignent dans un univers où merveilleux et quotidien cohabitent tant bien que mal. L’histoire du coeur cousu en tant que tradition espagnole montre à quel point les liens familiaux sont importants, imbriqués dans la grande Histoire, et qu’il ne suffit pas de changer de lieu et de vie pour éviter la malédiction.

La forme du récit passe par un enchâssement de récits, par des histoires à des époques différentes. Entre chaque récit sont instaurés des temps de pause qui dévoilent le quotidien de la narratrice qui éprouve bien du mal à écrire comme tel était son souhait en se retranchant dans un petit village de Bretagne. Au delà du merveilleux, au delà du romanesque, Carole Martinez nous offre aussi les fils d’un processus d’écriture: chaque histoire, celle d’Inès, de Rosa, de Lola, en passant par celle de la Niña, passe par des réflexions autour de l’écriture: que transmettre de son histoire dans ce coeur cousu qui va de génération en génération? Quels mots choisir pour diffuser ses secrets qui sont un peu de son histoire?

Le personnage de Lola m’a bien plu: je lui ai trouvé un air pittoresque et aussi beaucoup de courage. Durant de nombreuses pages, on s’interroge: lira t-elle ce que son ancêtre Inès a écrit? Parviendra t-elle ainsi à s’affranchir de sa propre histoire et de la voix de ce père qui résonne encore souvent en elle « Tu es boiteuse », lui prédisant une solitude certaine.

Le personnage de la narratrice, lui, apparaît comme un ange-gardien: elle est celle grâce à qui les petits papiers dans le coeur sont lus. Elle est celle qui est le témoin de l’histoire familiale de Lola. Parce que c’est elle, l’écrivain, même si Lola ne croit qu’aux histoires réelles. Dans ce récit, on prête moultes vertus à l’écriture et c’est tant mieux.

Les roses fauves est un roman empli de poésie, de merveilleux qu’il faut lire pour croire qu’il est possible d’espérer et pour déjouer les destinées familiales malheureuses.

Comme un empire dans un empire – Alice Zeniter

Editions Flammarion – 19/08/2020- 400 pages

Résumé de l’histoire

Antoine est assistant parlementaire, L.est hackeuse. Ils vont se rencontrer grâce à Selma, lors du mouvement « Nuit Debout ». Nous sommes en 2019, Antoine s’échappe des lourdeurs politiques en rêvant qu’il écrit un roman sur la guerre d’Espagne. L. assiste à l’arrestation d’Elias, son compagnon allemand accusé d’avoir piraté une société de surveillance. Elle se sent menacée, observée, elle se sent perdue. Antoine se sent de moins en moins à l’aise dans les coulisses d’un monde politique qu’il observe sans l’approuver. Tous deux vont se demander comment mener une lutte efficace, officielle ou clandestine, alors même que leur ennemi semble trop grand pour eux, trop puissant? Va s’engager un combat dans lequel se croiseront les Gilets Jaunes et leurs revendications mêlées d’une défiance envers le pouvoir politique, l’omniprésence des réseaux sociaux et du monde informatique dans les vies intimes, le monde souterrain du dedans des hackers et pirates informatiques…

Mon avis sur la lecture

Alice Zeniter nous offre une brillante fresque sociale ultra-contemporaine et le fait avec brio, maniant une plume alerte et franche. Perte de repères, désenchantement, minces espoirs, précarité: le monde offert à ses personnages n’a rie de reluisant et ils ont bien du mal à vivre dedans.

Les personnages principaux sont aux prises avec le marteau et l’enclume: Antoine a une situation enviée par beaucoup, il assiste au quotidien un député socialiste, il a accès à l’Elysée, il bénéficie d’une situation confortable dans « son empire », un monde peuplé d’autres politiques. Néanmoins, il sait aussi qu’il est toujours -et peut-être plus que jamais à l’heure où la fracture sociale est omniprésente dans la société – « le petit Provincial » monté à Paris. Il se réfugie dans le rêve d’écrire un roman et même si la réalisation ne se concrétise pas, il semble apprécié de pouvoir se réfugier dans son empire à lui, son monde du dedans.

L., à sa manière, est une battante, une lutteuse dans un monde souterrain. Elle apprécie son monde, sa bulle, un monde décodé par peu de monde où il vaut mieux être un as de l’informatique. Sa lutte à elle est clandestine, même si elle survit au grand jour grâce à divers dépannages informatiques. J’ai beaucoup aimé son personnage de fille perdue, fragile, qui aime de façon pudique, sans beaucoup parler, qui ne sait que penser du fait que son copain en prison lui demande de ne plus revenir. L. la mystérieuse dont le prénom n’est pas réellement dévoilée. L. qui accepte pourtant de sortir de son empire souterrain pour aller vivre dans un univers sans réseau ou presque, déconnecté d’Internet et de tout réseau social.

Un roman qui dépeint le monde contemporain sans fioriture, avec des tonalités souvent justes, l’analyse de la situation est fine. Et pourtant, « la mayonnaise » a dû mal à prendre. J’ai bien aimé les personnages mais je me suis trouvée noyée dans les descriptions du monde des hackeurs. Et le monde breton éloigné de toute civilisation ne m’a pas davantage convaincue. Je pense que ce roman est « trop contemporain », on est encore trop aux prises avec les « événements » (le mouvement des Gilets Jaunes, en 2020, est encore d’actualité) pour se détacher au point d’envisager que des personnages de roman puissent vivre les choses telles que nous avons pu les percevoir il y a peu (qu’on les ait vécues ou lues et entendues par les médias).

Je conseille d’attendre un peu avant de lire ce livre, quelques mois suffiront peut-être et d’être assez détaché(e) de l’actualité afin de pouvoir en profiter pleinement.

Un crime sans importance – Irène Frain

Editions Seuil -20/08/2020 – 256 pages

Denise, soeur aînée d’Irène, dame âgée de près de 80 ans a été agressée dans l’Essonne le 8 septembre 2018. Elle est ensuite décédée suite à cette agression.

« Les faits.Le peu qu’on en a su pendant des mois. Ce qu’on a cru savoir. Les rumeurs, les récits. Sur ce meurtre, longtemps, l’unique certitude fut la météo. Ce samedi-là, il a fait beau… »

Un crime dont on sait peu de choses, donc. La météo. Peut-on se raccrocher à cet élément quand on a perdu un proche?

« L’agresseur, a-t-on assuré, s’est introduit dans la maison de l’impasse en plein jour. On ignore à quelle heure. Pour trancher, il faudrait disposer du rapport du policier qui a dirigé les investigations. Malheureusement, quatorze mois après les faits, il ne l’a toujours pas rendu. »

Elle habitait dans une impasse. Elle était âgée. Et la justice, dans cette affaire, semble prendre son temps.

Irène veut savoir. Savoir ce qui est arrivé à sa soeur qu’elle ne voyait plus depuis des années.Ses neveux ne livrent rien, n’ouvrent pas les documents qu’elle leur transmet, des photos de leur mère, des lettres de leurs grands-parents.

Irène va donc faire appel à la justice pour comprendre. Denise était en parfaite santé, avait une vie sociale en adéquation avec son âge, allait à l’Eglise évangélique. Était-elle au mauvais endroit au mauvais moment? Le meurtre d’une vieille dame ne mérite t-il pas d’être résolu?

L’avocat engagé n’apporte pas les réponses attendues:il y a des procédures, des délais, il faut attendre…Attendre, toujours attendre…Irène a l’idée de sortir les carnets qu’elle écrit. Elle rend compte de son enquête et ses mots sont autant de réponses face au silence de la justice et des médias.

Au fil du récit, nous est livrée une autre histoire, l’histoire familiale: celle de Denise et de sa sœur qui furent proches dans leur jeunesse. Celle de leurs parents, des « petits », « abandonnés » par leur fille aînée partie faire des études. Et enfin, l’histoire familiale est aussi liée à la maladie de Denise: autour de ses quarante ans, elle souffrit de troubles bipolaires.

Un crime sans importance est un récit fait d’intimité, à la fois plein de pudeur et d’interrogations. Irène donne vie à sa soeur, tout en se questionnant sur l’amour fraternel et sur les secrets familiaux. Elle met également en avant des agressions de personnes âgées dont la justice ne se préoccupe pas beaucoup, le tout avec beaucoup de tact et de sobriété.

Le récit est bien écrit, l’écriture est une force réparatrice pour évoquer un deuil douloureux. A découvrir!

Le sel de tous les oublis- Yasmina Khadra

Editions Julliard – 20/08/2020-256 pages

Adem Naït-Gacem, instituteur, voit sa vie basculer lorsque sa femme Dalal lui annonce qu’elle va partir pour aller rejoindre son amant.Son directeur a beau lui dire que:

« Vivre en société , c’est accepter l’épreuve du rapport aux autres, de tous les autres, les vertueux et les sans scrupules. »

(cette phrase est de toute beauté), il quitte ses élèves du jour au lendemain et part à Blida, ville où il a rencontré son épouse. L’heure n’est cependant plus au souvenir mais à l’errance. Adem cheminera, de façon chaotique, perdant le contrôle de sa vie, seul la plupart du temps tout en dépendant de personnages contribuant à sa survie. Mention spéciale au nain Mika qui sera pour lui une sorte d’ange gardien et l’aidera à poursuivre son chemin.

J’ai beaucoup aimé le personnage d’Adem, homme blessé qui fuit les autres, incapable de communiquer avec eux. Yasmina Khadra a choisi de situer son action en 1963, c’est-à-dire à une période encore trouble pour l’Algérie qui se remet à peine de ses blessures, des années de guerre, marquée par les envies d’indépendance ou de colonialisme selon le camp choisi. Le roman prend ainsi des allures d’aventure où certains personnages sont pittoresques comme les deux frères croisés sur un chantier, si naïfs, si éloignés des aléas de la vie algéroise.

Yasmina Khadra met également en lumière dans son récit la lutte contre l’obscurantisme. Adem est le symbole de l’éducation, de l’instruction: lui sait lire et écrire, lui va aider Mekki à se défendre contre un commissaire politique souhaitant accaparer la ferme de celui-ci. Par la bouche de son personnage principal, il met en valeur des idées modernes face à des hommes obtus, comme le charretier s’étonnant qu’il ne souhaite pas tuer sa femme: une femme n’est pas la propriété d’un homme, elle peut le quitter sans être poursuivie et tuée. Et tuer une femme n’est pas synonyme de laver son honneur.

Si la trame du récit peut paraître simple, le roman prend sa force dans une dimension psychologique: celle de l’abandon, un abandon qu’un homme ressent au départ de sa femme. Adem est un héros des temps modernes, qui fait s’interroger sur la place de la femme dans la société -en Algérie ou ailleurs, en 1963 ou à une autre époque- mais invite également à s’interroger sur la faculté d’adaptation de tout être humain. Un voyage au coeur de soi-même qu’il ne faut pas négliger.

Ce roman a plus que du sel, il est épicé à souhait: poivré comme un coeur qui souffre, « safrané » comme un être en colère, « gingembré » comme un homme qui se souvient de l’amour…A consommer sans modération!

TAG – C’est la rentrée!

J’ai vu ce tag sur le blog de Marie , Muffinsandbooks, et j’ai eu envie de le reprendre.

Mais avant tout, sachez que j’ai moi-même effectué une rentrée particulière, en plus de celle de tous ceux qui ont repris le travail en étant masqués. J’ai changé de lieu de travail (et j’ai une pensée pour ceux qui sont dans mon cas, le port du masque ne rend pas les choses aisées). Et donc, je craignais de ne pas savoir quand parler ni quoi dire ni comment le dire (l’art de la conversation et moi, vous voyez…).

Bref, ce tag m’a fait penser à autre chose et c’est parfait.

Pour ceux qui voudraient participer, c’est très simple:un thème est donné (la rentrée), à vous de trouver des livres par rapport aux demandes posées en lien avec le thème.

  • Au revoir l’été : votre meilleure lecture de l’été. 

J’hésite entre deux lectures : Les vierges et autres nouvelles d’Irène Némirovsky ou Une rose seule de Muriel Barbery. Incomparables, bien sûr mais chaque ouvrage a son charme!

  • Bonjour l’automne: un livre qui se passe (au moins en partie) en septembre

Entre les murs de François Bégaudeau, cela se passe à l’école donc en septembre. Ou alors Windows on the world de Frédéric Beigbeder (je le dis: je n’apprécie pas beaucoup l’homme) que j’ai lu il y a bien 15 ans mais je me souviens de cette histoire de ce père et ses deux enfants, prisonniers dans une des tours, n’ayant d’autre choix que d’attendre la mort. (le thème est la rentrée et je suppose qu’évoquer le 11 septembre (2001) est hors-sujet.

  • Courage pour la reprise : un livre / une saga qui vous motive toujours ! 

Je n’ai pas de livre-doudou que je relis à chaque rentrée (probablement parce que la rentrée littéraire et ses nouveautés passent par là!).

Je vais répondre la saga L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante parce que les descriptions de Naples sont magnifiques et qu’on aurait envie d’être dans le quartier pour donner la main à Lenu et Lila pour les emmener loin tout en sachant que leur vie est là…

  • On garde le moral : la sortie de la rentrée qui vous fait le plus envie.

Je dirais Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier parce que je n’ai encore pas lu une ligne de cet auteur et que j’ai envie de découvrir son style.

  • Retour à l’école : un livre où les personnages sont dans une école / sur un campus.

Le cercle des poètes disparus de N.H Kleinbaum (adapté du film et non l’inverse!)

  • On se remet dans l’ambiance studieuse : un livre qui parle d’école ou d’études. 

(Je suppose que le sujet principal n’est pas l’école mais que le livre en parle un peu).

Je dirais La gloire de mon père de Marcel Pagnol parce que le père de Marcel, Joseph, est instituteur.

  • Le plaisir de retrouver ses amis : des personnages avec lesquels tu aimerais / aurais aimé aller en cours. 

J’aurais bien aimé croiser Matilda: comprendre une enfant surdouée, c’est pas donné à tout le monde. Ou Tom Sawyer, parce que j’aurais peut-être ri à ces espiègleries.

  • Choisis tes options : ton genre littéraire préféré. 

Je choisis l’option « le genre romanesque des années 1980 à nos jours » parce que je crois bien qu’aucun de mes cours à la fac n’a permis d’aborder la période contemporaine.

  • Les lectures obligatoires : un livre que vous avez dû lire pour l’école / les cours (que vous l’ayez aimé ou non). 

J’ai dû lire plusieurs fois La Princesse de Clèves au cours de ma scolarité: une fois au lycée, une fois à la fac. J’ai mieux compris l’oeuvre la deuxième fois,évidemment!

  • Les projets de groupe : si vous pouviez demander à des auteurs de s’associer sur un projet littéraire, à qui demanderiez-vous. 

(En gros, vous êtes prof à l’école des auteurs et vous demandez à vos élèves de faire un projet de groupe. Qui mettez-vous ensemble pour que le résultat soit AU TOP ? )

Pourquoi pas Riad Sattouf et Roald Dahl? Une Matilda en BD, « ça le fait », non?

  • Les activités extra-scolaires: un sport ou un jeu fictif que vous aimeriez pratiquer. 

Les échecs pour affronter Monsieur B. (Je peux donner le titre du livre si certains l’ignorent).

Je vous laisse à votre tour faire ce tag! A votre imagination!

L’homme aux trois lettres – Pascal Quignard

Editions Grasset – 09/09/2020 -192 pages

Les plus pressés peuvent sauter la lecture des parenthèses.

Parenthèse: cette semaine ayant été la semaine de reprise professionnelle, j’ai moins lu.

Parenthèse 2: il y a des années, Quignard m’avait été recommandé dans un contexte universitaire, dans les années suivants la parution de son premier tome du Dernier Royaume: les Ombres errantes. J’en étais restée sur une impression de lecture pas facile, avec moults références culturelles que je n’avais, cela me prenait du temps, c’était peut-être trop novateur par rapport ce que je lisais (même si j’étais dans une phase de découverte littéraire passant par le Nouveau Roman et l’Oulipo). Ajoutons aussi qu’on a tout à fait le droit de ne pas être prêt à lire telle oeuvre, passant à une autre, plus en adéquation avec ses goûts, ses aspirations littéraires…Bref, je n’ai pas continué la lecture du cycle et pas lu le deuxième tome.

Pourquoi j’ai lu ce livre…

Pourquoi, diable, lire celui-ci alors? Par curiosité. Je me suis dit: « pourquoi pas? Voyons si je comprends, redécouvrons la plume de Quignard, tentons de voguer au coeur de son oeuvre. Voyons aussi ce qu’il dit de la littérature : j’aime découvrir ce que les écrivains pensent de l’acte d’écrire, certains lecteurs penseront qu’écrire là-dessus, c’est se regarder le nombril, je pense qu’au contraire, avoir une démarche réflexive est fondamental, cela constitue une garantie de progrès, une meilleure appréhension du monde.

Mon avis de lecture

J’ai été happée dès les premières lignes. Jugez plutôt:

J’aime les livres. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire. J’aime à en poursuivre la lecture. J’éprouve de l’excitation à en retrouver le poids léger et le volume dans l’intérieur de la paume. J’aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux ».

J’aurais pu écrire – si Quignard ne l’avait pas fait- ces quelques lignes mot pour mot. J’aime beaucoup d’emblée la référence au temps qui passe et j’avoue que souvent, je vois le temps s’étioler dans mon rapport à la littérature, au sens où je suis tout à fait capable de dire: « J’ai découvert cet auteur à tel âge » et de me revoir lisant tel livre dans tel endroit, à tel moment, m’arrêtant précisément sur telle page (oui, je me revois lire pour simplifier).

Pascal Quignard, lui, présente son livre ainsi:

« Le tome VIII, Vie secrète, se consacrait à la question  « Qu’est-ce que l’amour ? » Le tome IX, Mourir de penser, était consacré à la question « Qu’est-ce que penser ? » Le tome X, L’Enfant d’Ingolstadt, posait la question « Qu’est-ce que la peinture ? »

Le tome XI de Dernier royaume, L’homme aux trois lettres, c’est mon « Qu’est-ce que la littérature ? »

Cet exergue donne le tempo pour évoquer cet art si noble et si cher à l’auteur. Il le fait avec beaucoup d’érudition, certains passages étant autobiographiques. Ne vous attendez pas à des pages et des pages de digressions sur la littérature, Pascal Quignard au contraire, virevolte de sujet en sujet, de façon fragmentaire, comme il le fait dans chacun de ses livres. Ainsi, la littérature et les références littéraires (Emily Bronté est citée à plusieurs reprises) côtoient des références étymologiques, des références latines, grecques, des références artistiques aussi (art et musique ne sont pas en reste),voire philosophiques ou linguistiques (ce cher Benveniste!). Pascal Quignard fait de nous des chercheurs à la recherche des références inconnues, disséminées un peu partout…

L’ensemble mérite de faire des recherches si l’on ne possède pas les références citées. J’ai préféré pour ma part poursuivre la lecture et faire les recherches ensuite.

J’ai bien aimé que l’auteur rende vivantes des personnes des siècles passées comme des figures familières. On peut imaginer sans peine Mme de La Fayette touchant son ouvrage, un par un, l’admirant (voir chapitre 12).Car la littérature, c’est aussi un ensemble de rituels: par exemple,celui, japonais, datant du 11ème siècle,de lire à l’écart de tous, d’où la rédaction ensuite de journaux intimes. Ou encore le confort procuré par un lit: Mozart avait pour habitude de composer _ travail de création par excellence _ au lit jusque tard dans la matinée.

Lire Quignard, c’est cela: lire tout en fragments des anecdotes qui peuvent paraître futiles mais qui, si l’on y prête attention, sont autant de maillons pour comprendre l’essence même de la littérature en tant que forme créatrice…

Je conseille ce livre intéressant et richement rempli de références érudites à ceux et celles qui aiment les mots, les belles lettres. Ne soyez pas découragés: ayez un dictionnaire et une encyclopédie à vos côtés!

Merci aux éditions Grasset et à Netgalley pour la découverte!