Le héros discret- Mario Vargas Llosa

Editions Gallimard -21/05/2015-480 pages

A Piura, au nord du Pérou, Felícito Yanaqué, patron d’une entreprise de transports, reçoit une lettre menaçante pour lui extorquer des fonds. D’origine modeste, c’est un « cholo », il a vu son père analphabète lutter pour que lui ait une instruction et ne souhaite plier face à aucune menace. Il va porter plainte au commissariat et se retrouve face au sergent Lituma et au capitaine Silva qui ne prennent pas l’affaire au sérieux. Il faudra attendre l’enlèvement de sa maîtresse pour que l’enquête débute réellement.

A Lima, Ismael, veuf octogénaire , patron d’une compagnie d’assurances qui tourne bien, veut épouser sa gouvernante. Il demande à deux amis, son chauffeur et son juriste, Don Rigoberto,d’être témoins à son mariage en les prévenant: ils auront ses fils sur le dos…Il a surpris les deux hommes, qu’il surnomme « les hyènes » attendant sa mort avec impatience pour mettre la main à l’héritage et souhaite ainsi les deshériter…

Mon avis sur le roman

Le héros discret est une alternance maîtrisée de deux histoires qui nous plongent dans la société moderne du Pérou. Une société en progrès qui n’échappe pas à certains travers: corruption et tentative de corruption, pauvreté et inégalités flagrantes entre les classes sociales, intimidations, chantages, kidnapping,adultère, machisme…Une société aussi où la presse est très présente, les journalistes toujours à la recherche d’un scoop…Une société aussi qui adore ragoter et qui dissimule ses failles. La génération suivante n’est pas non plus exempte de tout reproche: des fils fainéants qui profitent de l’argent des pères pour dissimuler leurs mauvaises actions, véhiculant ainsi le fait que l’argent est tout puissant…Une justice aussi qui semble toujours plus dépassée par les divers problèmes de société…

Tout en dénonçant ces affres, Mario Vargas Llosa apporte sous une plume alerte un peu de magie à l’ensemble, fruit des croyances populaires du Pérou. Les personnages secondaires Adelaida et Fonfon sont représentatifs des personnes empreintes de spiritualité, passeuses de légendes, de folklore issues des coutumes ancestrales, auxquelles la population instruite citadine ne semble plus croire…

J’ai beaucoup aimé l’enchaînement des péripéties dignes d’une série télévisée de novela. Mario Vargas Llosa adopte un ton tout en légèreté pour finalement faire ressortir le côté très digne et droit de certains personnages, le tout avec beaucoup d’humour. L’ensemble est bien écrit et on passe un très agréable moment de lecture.

L’Ouzbek Muet et autres histoires clandestines – Luis Sepúlveda

Titre original : El uzbeko mudo y otras historias clandestinas Langue originale : Espagnol (Chili) Traduit par : Bertille Hausberg. Editions Métailié -Publication: 02/04/2015- Pages: 152)

Quatrième de couverture

Il était une fois, dans les années 60 du siècle dernier, des pays où la politique occupait une place primordiale dans la vie des jeunes gens. Au Chili comme ailleurs, le langage était codé et les slogans définitifs. Mais on est très sérieux quand on a dix-sept ans à Santiago du Chili et qu’on s’attaque au capitalisme avec un succès mitigé. On peut monter une opération contre une banque pour financer une école et utiliser toute la logistique clandestine pour trouver du lait en poudre pour empêcher un bébé de pleurer ; chanter Blue Velvet en plein hold-up pour que les clients présents dans la banque n’aient pas peur ; se tromper d’explosif et rentrer à pied ; préférer la musique américaine à la dialectique marxiste pour séduire les filles ; apprendre le taekwondo qui rend les Coréens du Nord invincibles et trouver contre leur champion des solutions créatives…

En état de grâce littéraire, Luis Sepúlveda nous raconte ces histoires irrésistiblement drôles et tendres en hommage à un temps où on pouvait rêver “d’être jeune sans en demander la permission”. (Editions le Métailié)

Avis de lecture et commentaire personnel

Comme pour tout écrivain que j’apprécie, dont je reconnais le talent, j’ai été attristée d’apprendre la mort de Luis Sepúlveda en avril 2020. Une plume s’est éteinte. Et plus que cela: une écriture du militantisme, de l’engagement a disparu. Luis n’était pas seulement écrivain, il était passeur de mémoires, d’un temps et d’une histoire dont il ne restera plus un jour que des traces ou des témoignages confus.

Comme tout le monde, j’avais lu Le vieil homme qui lisait des romans d’amour. Je l’ai même lu plusieurs fois. Je n’ai pas trop accroché à l’histoire du Neveu d’Amérique mais j’ai retrouvé avec plaisir la signature de l’écrivain: cette façon qu’il a de décrire les personnages comme des êtres familiers pour le lecteur, à tel point qu’on peut aisément s’imaginer leur parler et leur taper dans le dos.

Je n’ai pas ressenti le besoin de lui rendre hommage par la lecture de ses oeuvres. Néanmoins, par cette belle journée d’été, je suis tombée sur ce livre numérique L’ousbek muet et autres histoires clandestines et l’envie de lire est venu.

Luis Sepúlveda brosse dans ces nouvelles le portrait de plusieurs révolutionnaires: révolution utopique, révolution avec des armes, révolution pour lutter contre la bourgeoisie par le braquage de banques, révolution pour participer aux luttes d’autres guérilleros…Le tout avec humour, dérision, détails décapants de réalisme. Et une tendresse particulière pour les personnages, ces combattants idéalistes qui avaient leur jeunesse pour eux. Certains ont disparu et Luis par ces écrits leur rend hommage ainsi qu’à ceux qui ont souhaité un monde meilleur.

A lire pour saisir le sens de l’histoire et le sens du mot « liberté » pour les peuples ayant souffert à cause des dictatures…

Le vieil homme et son chat – Nekomaki

Editions Casterman – 05/09/2018-176 pages

Résumé (par l’éditeur)

Daikichi, instituteur à la retraite et veuf, et son chat Tama, coulent des jours paisibles. Anecdotes et souvenirs d’antan refont surface au fil des promenades anodines où l’on redécouvre un Japon oublié des contemporains. Les chats, eux, observent les hommes et il s’avère que leur présence discrète se révèle être du plus grand réconfort.

Mon avis

On suit avec plaisir les aventures de ce drôle de chat fidèle et de son maître. Le duo d’auteurs ayant pris pour pseudonyme Nekomaki nous offre une tranche de vie quotidienne telle qu’elle donne envie de dire: « j’en reprendrai bien un morceau ». La gastronomie est au rendez-vous de façon hilarante: le vieil homme et son chat passent leur temps à manger des mets qui paraissent fins et délicats (un véritable art japonais pour les ventres sur pattes!). Le temps et les saisons qui passent sont joliment narrés, entre les parties de pêche avec l’ami d’enfance, les souvenirs qu’on se remémore, l’entretien des sanctuaires…

Que dire du dessin? Il est délicat, poétique, les aquarelles en double page sont superbes. Le village de Daikichi apparaît paisible, revigorant même avec ses ressources naturelles.

Ce seinen qui fait partie de la sélection du prix Mangawa est joliment attachant!

Celle que je suis- Bingo Morihashi

Caractéristiques du manga

Date de publication originale: 10 janvier 2019

Dessin : KOKO Suwaru

Scénario : MORIHASHI Bingo

Traducteur: OLIVIER Claire

Editeur: Akata

Prépublication: Sylph

Type: Shojo

Illustration: n&b

Origine: Japon – 2016

Résumé (par l’éditeur)

Années quatre-vingt, Tokyo. Yûji Manase est étudiant. Mais il vit au quotidien avec deux secrets dont il n’a jamais parlé à personne : d’une part, les sentiments qu’il éprouve pour son ami de longue date Masaki Matsunaga, et de l’autre, le malaise qu’il ressent vis-à-vis de son corps. Un jour, Yûji pose la main sur une robe que sa sœur a laissée dans son appartement, sans savoir que cet acte allait bouleverser sa vie…

Mon avis

Sous ses airs de shojo aux dessins ronds, ce manga aborde avec pudeur des thèmes sensibles comme la transidentité et le fait d’être attiré par les garçons. Le héros principal est touchant, on assiste à sa transformation, au fait qu’il soit devant sa glace, en train de s’observer, habillé en fille. On s’interroge avec lui, on ressent ses doutes, on vit avec lui le fait de savoir qu’il aime son meilleur ami…

Au delà de la question du genre, la question de trouver sa place dans la société, dans le Japon des années 80 très attaché aux traditions.

Si le premier tome pose les jalons de l’histoire, j’attends de lire le deuxième tome afin d’avoir une vue d’ensemble.

Ce manga fait partie de la sélection du prix Mangawa. Il faut avertir les adolescents sur le sujet mais aucune violence n’est véhiculée…

Princesse Détective – Anan Mayuki

Ce manga est paru en octobre 2018 aux éditions Nobi Nobi, dans la collection Shojo Kids (à partir de 11 ans). Il est destiné aux plus jeunes.

Résumé

En charge de la bibliothèque de l’école, Hinami Shion, une jeune collégienne à lunettes, passe ses journées à lire des livres policiers. Le plus grand trésor des lieux ? Un ouvrage de collection très rare des enquêtes de Sherlock Holmes. Mais un jour, le livre disparaît mystérieusement ! Qui peut bien être le voleur ? Comment a-t-il procédé ? Hinami a bien son idée, mais intimidée par les autres, elle a peur de parler en public… La jeune enquêtrice enlève alors ses lunettes pour ne plus voir leurs visages et exposer sa théorie : elle devient « Princesse Détective » ! Avec l’aide de ses deux amis, Rikka et Jin, elle va résoudre les enquêtes les plus complexes.

Mon avis de lecture

Un shojo agréable pour les plus jeunes, facile à lire et un tome 1 qui présente bien les éléments essentiels de l’action. La jeune Hinami fait penser à Detective Conan. En lisant la première enquête, celle du livre volé, on fait connaissance avec les personnages et on apprend comment la jeune héroïne timide devient Princesse Détective. La résolution du mystère passera par le fait d’enlever ses lunettes pour qu’elle voie le monde en flou qu’elle ose parler. Même si elle se veut être le Sherlock Holmes féminin, la résolution des enquêtes est tout de même rapide ainsi que les déductions. Les plus jeunes se focaliseront probablement sur ce qui arrive aux héros, vite attachants, sur leurs caractères, leurs costumes (avec les fameuses lunettes et les cheveux détachés de Hinami), et les éléments permettant de résoudre l’enquête.

Ce manga fait partie de la sélection du prix Mangawa.

Le tigre des neiges – Akiko Higashimura

Tout commence par une hypothèse: et si Uesugi Kenshin était en réalité une femme?Ce grand seigneur de guerre ayant vécu à l’époque Sengoku, au XVIeme a dirigé sa province d’Echigo avec fermeté. Il est considéré comme un grand stratège militaire et surnommé le tigre d’Echigo.

1529, au Japon, à l’ère Kyoroku. Au château de Kasugayama, la femme du seigneur Tamekage Nagao, Okon, attend son troisième enfant. Il y a déjà un grand frère, Harukage, 18 ans, qui n’a pas l’étoffe d’un grand guerrier et une soeur aînée, Ayahime, 5 ans, qui voudrait une petite soeur. Un garçon est espéré mais c’est une fille qui naît. La déception du père est grande. Il décide que le bébé s’appellera Torachiyo et que tout sera fait pour qu’il devienne une commandante militaire.

Ce manga historique raconte l’enfance de Tora de sa naissance à ses 7 ans. Dès les premières pages, la mangaka Akiko Higashimura fait preuve d’ingéniosité pour retenir l’attention du lecteur: elle présente un scénario plus historique en haut de la page et une histoire plus légère, plus humoristique en dessous, enjoignant le lecteur à lire le haut s’il « est nul en histoire ».

Ce seinen (pour les plus de 14 ans) s’adresse aux fans d’histoire mais aussi aux autres. Le récit est de qualité: la question du genre et des activités des filles et des garçons est abordée, on en apprend beaucoup sur la vie dans le Japon médiéval, l’éducation des futurs seigneurs, les entraînements militaires aussi. Si le poids de l’héritage est présent, la famille semble chaleureuse, la mère aimante, le père qui met tous ses espoirs chez son troisième enfant, les serviteurs dévoués.

J’ai particulièrement aimé le graphisme, les traits des personnages sont expressifs,les doubles pages représentant un élément mis en valeur sont superbes.

Cerise sur le gâteau: ce roman fait partie de la sélection du prix Mangawa. Il sera donc lu par de nombreux jeunes.

Girl -Edna O’Brien

Un roman sidérant, tout simplement. L’adjectif a déjà été utilisé mais que dire d’autre? Époustouflant. Déchirant aussi.

Editions Sabine Wespieser – 05/09/2019-256 pages

Je copie le mot de l’éditeur:

« Girl est un roman sidérant, qui se lit d’un souffle et laisse pantois. Écrivant à la personne, Edna O’Brien se met littéralement dans la peau d’une adolescente enlevée par Boko Haram. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle son rapt, en compagnie de ses camarades de classe ; la traversée de la jungle en camion, sans autre échappatoire que la mort pour qui veut tenter de sauter à terre ; l’arrivée dans le camp, avec obligation de revêtir uniforme et hijab. La faim, la terreur, le désarroi et la perte des repères sont le lot quotidien de ces très jeunes filles qui, face aux imprécations de leurs ravisseurs, finissent par oublier jusqu’au son de leurs propres prières. Mais le plus difficile commence quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eu d’un de ses bourreaux. Après des jours de marche, un parcours administratif harassant lors de son arrivée en ville, celle qui a enfin pu rejoindre son village et les siens se retrouve en butte à leur suspicion et à l’hostilité de sa propre mère. Victime, elle est devenue coupable d’avoir introduit dans leur descendance un être au sang souillé par celui de l’ennemi. Écrit dans l’urgence et la fièvre, Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, une fois encore, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à survivre et son inaltérable confiance en la possible rédemption du cœur humain, l’héroïne de ce très grand roman s’inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l’expérience de la jeune Edna O’Brien, mise au ban de son pays alors qu’elle avait à peine trente ans. Devenue un des plus grands écrivains de ce siècle, elle nous offre un livre d’une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques. » (roman paru en septembre 2019)

Si cela doit achever de vous convaincre, ce qui m’a le plus interpellée dans le récit, c’est la force de survie de la narratrice. Quoi qu’il lui arrive, elle a l’espoir d’un monde meilleur. Et aussi son attachement à sa fille. C’est un déchirement pour elle de ne pas être soutenue par les siens à ce retour, ô combien attendu. Et pourtant, pour sa fille, elle est prête à tout…

A lire. Parce que ce roman, malgré un sujet tragique, est plein d’humanité.