Les incasables – Rachid Zerrouki

Editions Robert Laffont – 27/08/2020 – 270 pages

Rachid Zerrouki, professeur des écoles, connu sous le pseudonyme « Rachid l’Instit », a enseigné en SEGPA de 2016 à 2020. Il relate cette expérience dans son essai « Les incasables », fruit de son parcours professionnel et de l’histoire personnelle de ces gamins mis à l’écart des « élèves normaux » pour cause de difficultés scolaires et d’apprentissages durables pour qui le maintien dans un système éducatif n’est pas possible. Rachid raconte ses élèves, leurs conditions de vie dans un quartier de Marseille où ils côtoient souvent la précarité. Eux ne partent pas en vacances et demandent s’ils sont encore en France lors de voyages scolaires au bout de trois kilomètres parcourus.

Rachid raconte son quotidien avec eux qui, en arrivant au collège, ont des rêves: devenir médecin, astronaute, comédien. Il lui faut leur faire prendre conscience que leurs années au collège déboucheront sur une insertion professionnelle rapide. Il sera touché peu à peu lui-même par le découragement, la lassitude, le sentiment d’impuissance et s’interrogera sur le sens que requiert son métier. Qu’a t-il donc apporté à ces adolescents de 12 à 16 ans? Cet ouvrage est riche d’enseignements pour qui s’intéresse au monde éducatif mais également pour ceux qui sont intéressés par les analyses sociologiques faites sur ce monde éducatif. Ce n’est pas seulement Bourdieu et son fameux déterminisme qui est convoqué, on parle également de Bernard Lahire, de Meirieu, des pédagogies Montessori ou Freinet, autant de références qui donnent à voir ce qu’est en théorie l’univers de la SEGPA et qui remettent en cause le système éducatif dans son ensemble. Mais cet ouvrage n’est surtout pas seulement théorique, il est aussi empli d’humanité, d’espoir parfois. Il sort de l’ombre tant d’incasables et offre une réflexion sur les inégalités sociales et scolaires, sur la place de l’élève dans une société pas toujours juste et sur le quotidien du professeur des écoles.

P.S: étant aussi « de la maison », il est possible que mon jugement soit biaisé. Je précise que je n’ai jamais connu de section SEGPA. Je ne suis pas forcément du même avis que l’auteur pour certaines choses mais l’objectif de son essai n’est pas non plus de persuader qu’il est seul à avoir la bonne parole. Il fait place à ces gosses qu’on sent souvent perdus et c’est déjà beaucoup.

Merci aux éditions Robert Laffont et à NetGalley pour la découverte.

L.O.L.A – Claire Garralon

Editions Acte Sud Junior – 09/2020 – 72 pages

L.O.L.A est un roman pour les adolescents qui évoque des adolescents et des sujets qui leur tiennent à coeur L.O.L.A, c’est le prénom d’une nouvelle élève qui l’épèlle ainsi, comme une mélodie, en s’asseyant à côté de Charlie en classe. Charlie qui a des passions atypiques comme les vieilles voitures, qui a un groupe d’amis et un grand frère avec qui discuter mais qui ne sait où se situer amoureusement.

Ce court roman montre que l’on se cherche à 18 ans, que l’on peut se poser des questions sur son orientation sexuelle, sur ses préférences, ses désirs. Charlie se sent en décalage jusqu’au jour où elle comprend qu’elle est amoureuse de Lola et qu’il s’agit d’une évidence.

L’auteure traite les questions de sexualité et du genre de façon percutante: le roman est concis et c’est par cette brièveté que l’on peut saisir toute la fulgurance du sentiment amoureux.

Je conseille ce roman aux adolescents en quête identitaire.

Merci aux éditions Acte Sud Junior et à NetGalley pour la découverte!

Notre monstre – Agnès Laroche

Editions Rageot -07/10/2020- 224 pages

Résumé de l’histoire

Adèle est une adolescente de 17 ans pas très proche de sa maman. Mais quand celle-ci lui annonce qu’elle a une tumeur maligne, leur relation change.Lise demande à sa fille d’en parler le moins possible et d’éviter de le dire à l’extérieur et surtout pas à son père. Adèle s’inquiète, ne veut plus sortir autant, finit par se brouiller avec sa meilleure amie, Blanche. Elle refuse aussi d’aller à un voyage scolaire ou de répondre aux sollicitations d’un garçon qui lui plaît bien. Elle culpabilise beaucoup aussi d’avoir fugué quelques mois auparavant pour retrouver un garçon qui finalement n’était pas amoureux d’elle… .Entre la mère et la fille, la maladie est là, à distance, c’est l’Ogresse, leur monstre qui va les faire souffrir d’une toute autre manière…

Mon avis de lecture

Notre monstre est un très bon roman jeunesse, agréable à lire. On se sent très vite embarqué dans l’histoire qui rappelle un peu celle écrite par Alice Kuipers , Ne t’inquiète pour moi, dans laquelle mère et fille communiquent autour de la maladie de la première à l’aide de post-it.

Il n’est pas que question de maladie ici et c’est aussi tout l’intérêt du roman. La sincérité est une valeur aussi rudement mise à l’épreuve: Adèle en arrive à douter de l’amitié de sa meilleure amie. Mais c’est finalement la relation avec sa maman qui sera le plus éprouvée. La maman n’est d’ailleurs pas un personnage très sympathique envers qui on éprouve de l’empathie, on plaindrait même Adèle.

Par des mots simples,l’auteure fait passer les émotions d’une adolescente, révélant ses failles et ses forces avec beaucoup de justesse.

Je conseille ce roman tant aux parents qu’aux adolescents qui souhaitent réfléchir à leur relation.

Merci aux éditions Rageot et à NetGalley pour la découverte.

Un milliard d’années dans les sectes de la Scientologie – Lucas Le Gall

Editions Le Cherche-Midi – 10/09/2020 – 256 pages

Il ne s’appelle pas Lucas et il a peur d’être un jour retrouvé…

Son témoignage, Un milliard d’années dans les sectes de la scientologie raconte son enrôlement, très jeune, dès ses 10 ans, au sein de la secte de La Scientologie. Il s’en échappera à sa majorité, après bien des brimades et des privations. Il a souhaité écrire ce livre pour que d’autres enfants ne connaissent pas le même sort que lui.

J’ai trouvé sa démarche d’écrire très courageuse: il explique très clairement l’embrigadement de ses parents, les méthodes de recrutement de la secte, ses rouages hiérarchiques, la personnalité des dirigeants. D’autres personnes ont dans d’autres livres raconté leur histoire. Mais là, le fait que tout cela concerne un enfant fait froid dans le dos. Le message de l’auteur est clairement: « attention, en France, des enfants sont chaque jour déscolarisés et victimes de mouvements sectaires, victimes de punitions, de privations (nourriture, soins médicaux) au nom d’idéologie et personne ne leur vient en aide ». Il dénonce l’inertie des adultes, les manques des services de protection de l’enfance et de toutes les personnes qui auraient pu le sortir de son enfer.

Qu’il s’en soit sorti est porteur d’espoir. Mais son témoignage résonne aussi comme un cri d’alerte, son livre a une portée encore actuelle: l’Eglise de la Scientologie tente d’ouvrir un grand centre aux portes de Paris.

Je conseille ce livre à tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur les mouvements sectaires et aussi aux adolescents qui se posent des questions identitaires.

Merci aux éditions Le Cherche-Midi et à NetGalley pour la découverte.

Ginette Kolinka, survivante du camp de Birkenau – Ginette Kolinka et Marion Ruggieri

Editions Rageot -23/09/2020-160 pages

Ce roman constitue un témoignage poignant de ce que fut la barbarie nazie dans les camps d’extermination. Il montre une jeunesse volée, une innocence perdue dans des conditions brutales. Ginette était une jeune fille de 19 ans choyée par sa famille quand elle fut arrêtée en 1944 avec son père, son jeune frère de 12 ans et son neveu de 14 ans. Elle les vit pour la dernière fois à la descente du train, conseillant à son frère et son frère de « monter dans les camions » pour être moins fatigués. Ce fut une douleur sans nom qui s’invita ensuite en elle et qui la hante encore aujourd’hui: elle ignorait alors que ces camions conduisaient aux chambres à gaz. Ce roman n’est pas seulement un ultime témoignage d’un rescapé de la Shoah, c’est aussi une leçon de transmission. Ginette Kolinka depuis les années 2000 va dans les établissements scolaires pour dire l’indicible. Pour que la jeune génération n’oublie pas qu’un jour elle et les siens furent arrêtés parce qu’ils étaient juifs. Pour que la jeune génération se souvienne. Elle évoque Birkenau telle qu’elle l’a connu à l’adolescence (en tant que camp d’extermination) et Birkenau après, le Birkenau où des guides racontent le passé aux visiteurs, où des survivants participent à ces récits. Elle évoque ses amies aussi, Marceline, Simone [Veil], compagnes précieuses dans l’enfer vécu. Elle fait jaillir devant nos yeux un monde que l’on ne peut imaginer; que seuls ceux qui ont survécu peuvent décrire. Elle sait pourtant combien le souvenir peut être perméable, elle ne se souvient parfois des choses que parce qu’on les lui a racontées ensuite. Son récit est complété par un dossier utile pour les jeunes: un compte-rendu de son entretien avec des collégiens lors d’une visite dans un établissement scolaire, des termes pour expliciter le vocabulaire employé alors, des plans des camps aussi; tout un appareil didactique qui peut également être utile aux enseignants. L’ensemble constitue un témoignage fort, utile, de la part d’une dame âgée qui sait que ses années sont comptées mais qui trouve malgré tout la force de raconter. Pour éloigner la haine et faire perdurer le devoir de mémoire et le besoin de transmission.

Roman pour la jeunesse dès 13 ans.

Merci aux éditions Rageot et à NetGalley pour la découverte.

La voyageuse de nuit – Laure Adler

Editions Grasset -16/09/2020-224 pages

La voyageuse de nuit permet de se plonger au coeur de la vieillesse et de s’interroger sur cette étape de la vie. Laure Adler, l’auteure, entre dans ce qu’on appelle le troisième âge et en tire un carnet de notes, fait de réflexion de séniors, plein de références philosophiques, littéraires, cinématographiques,historiques. Elle rencontre des gens connus et des personnes inconnues qui toutes, pendant 4 ans, vont lui conter leurs ressentis, leur perception de ce qu’est la vieillesse. Prendre conscience de son âge, l’expérimenter: telle est l’expérience qu’ont faite les personnes interrogées. Cet essai propose aussi une réflexion sur le devenir des personnes âgées, leurs conditions de vie, leur place dans leur famille et au sein de structures comme les EPAHD. Cette réflexion oriente le regard que tout un chacun peut avoir sur les « vieux » et pose aussi un regard sur sa propre finitude. « La vieillesse demeure un impensé » écrit Laure Adler. Puissions-nous en repensant à ce livre penser davantage au temps qui passe pour en profiter davantage…

Merci aux éditions Grasset et à NetGalley pour la découverte!

Les roses fauves – Carole Martinez

Editions Gallimard -20/08/2020-352 pages

Résumé de l’histoire

La narratrice, Carole Martinez, se retire durant trois mois dans un petit village de Bretagne pour se consacrer à l’écriture d’un roman. Elle rencontre Lola, celle qu’elle voulait rencontrer, postière et boiteuse qui, bien que d’ordinaire réservée, accepte de lui dévoiler son histoire.

Plongez donc un siècle en arrière en Andalousie. Une tradition veut que, avant de mourir, une femme écrit ses secrets sur des petits papiers et les insère dans un tissu en forme de coeur qu’elle coud elle-même. Ses secrets partent ainsi avec elle. Dans son armoire, héritage familial, Lola possède cinq coeurs: celui de son arrière-grand-mère, Inès, s’est décousu: à elle la lecture de ses secrets.

La narratrice va traduire les mots écrits en espagnol et lui dévoiler son histoire familiale. D’autres histoires vont alors jaillir et nous seront dévoilées, y compris celle de Lola et celle de la narratrice…

Mon avis de lecture

Carole Martinez nous ensorcèle avec ses talents de conteuse dans cette histoire qui évoque son roman Le coeur cousu et dans lequel on retrouve avec plaisir tout le charme Du domaine des murmures. Tous les ingrédients sont ici réunis pour plaire aux amateurs du genre: des histoires d’amour dans lesquelles flotte un air de malédiction, des jeunes femmes qui rêvent du prince charme, des hommes jeunes et beaux qui connaissent des destins tragiques et des mères qui enfantent des filles qui enfantent à leur tour des filles, les histoires familiales étant marquée par la malédiction et les croyances.

Ce qui fait le charme du roman, ici, ce sont tous ses portraits de femmes, les ancêtres de la fantasque Lola, postière boiteuse qui paraît moins revêche qu’elle en a l’air. Ce roman est un roman sur le désir, le parfum du désir, symbolisé par ses roses fauves si chères au coeur de ces femmes qui baignent dans un univers où merveilleux et quotidien cohabitent tant bien que mal. L’histoire du coeur cousu en tant que tradition espagnole montre à quel point les liens familiaux sont importants, imbriqués dans la grande Histoire, et qu’il ne suffit pas de changer de lieu et de vie pour éviter la malédiction.

La forme du récit passe par un enchâssement de récits, par des histoires à des époques différentes. Entre chaque récit sont instaurés des temps de pause qui dévoilent le quotidien de la narratrice qui éprouve bien du mal à écrire comme tel était son souhait en se retranchant dans un petit village de Bretagne. Au delà du merveilleux, au delà du romanesque, Carole Martinez nous offre aussi les fils d’un processus d’écriture: chaque histoire, celle d’Inès, de Rosa, de Lola, en passant par celle de la Niña, passe par des réflexions autour de l’écriture: que transmettre de son histoire dans ce coeur cousu qui va de génération en génération? Quels mots choisir pour diffuser ses secrets qui sont un peu de son histoire?

Le personnage de Lola m’a bien plu: je lui ai trouvé un air pittoresque et aussi beaucoup de courage. Durant de nombreuses pages, on s’interroge: lira t-elle ce que son ancêtre Inès a écrit? Parviendra t-elle ainsi à s’affranchir de sa propre histoire et de la voix de ce père qui résonne encore souvent en elle « Tu es boiteuse », lui prédisant une solitude certaine.

Le personnage de la narratrice, lui, apparaît comme un ange-gardien: elle est celle grâce à qui les petits papiers dans le coeur sont lus. Elle est celle qui est le témoin de l’histoire familiale de Lola. Parce que c’est elle, l’écrivain, même si Lola ne croit qu’aux histoires réelles. Dans ce récit, on prête moultes vertus à l’écriture et c’est tant mieux.

Les roses fauves est un roman empli de poésie, de merveilleux qu’il faut lire pour croire qu’il est possible d’espérer et pour déjouer les destinées familiales malheureuses.

Comme un empire dans un empire – Alice Zeniter

Editions Flammarion – 19/08/2020- 400 pages

Résumé de l’histoire

Antoine est assistant parlementaire, L.est hackeuse. Ils vont se rencontrer grâce à Selma, lors du mouvement « Nuit Debout ». Nous sommes en 2019, Antoine s’échappe des lourdeurs politiques en rêvant qu’il écrit un roman sur la guerre d’Espagne. L. assiste à l’arrestation d’Elias, son compagnon allemand accusé d’avoir piraté une société de surveillance. Elle se sent menacée, observée, elle se sent perdue. Antoine se sent de moins en moins à l’aise dans les coulisses d’un monde politique qu’il observe sans l’approuver. Tous deux vont se demander comment mener une lutte efficace, officielle ou clandestine, alors même que leur ennemi semble trop grand pour eux, trop puissant? Va s’engager un combat dans lequel se croiseront les Gilets Jaunes et leurs revendications mêlées d’une défiance envers le pouvoir politique, l’omniprésence des réseaux sociaux et du monde informatique dans les vies intimes, le monde souterrain du dedans des hackers et pirates informatiques…

Mon avis sur la lecture

Alice Zeniter nous offre une brillante fresque sociale ultra-contemporaine et le fait avec brio, maniant une plume alerte et franche. Perte de repères, désenchantement, minces espoirs, précarité: le monde offert à ses personnages n’a rie de reluisant et ils ont bien du mal à vivre dedans.

Les personnages principaux sont aux prises avec le marteau et l’enclume: Antoine a une situation enviée par beaucoup, il assiste au quotidien un député socialiste, il a accès à l’Elysée, il bénéficie d’une situation confortable dans « son empire », un monde peuplé d’autres politiques. Néanmoins, il sait aussi qu’il est toujours -et peut-être plus que jamais à l’heure où la fracture sociale est omniprésente dans la société – « le petit Provincial » monté à Paris. Il se réfugie dans le rêve d’écrire un roman et même si la réalisation ne se concrétise pas, il semble apprécié de pouvoir se réfugier dans son empire à lui, son monde du dedans.

L., à sa manière, est une battante, une lutteuse dans un monde souterrain. Elle apprécie son monde, sa bulle, un monde décodé par peu de monde où il vaut mieux être un as de l’informatique. Sa lutte à elle est clandestine, même si elle survit au grand jour grâce à divers dépannages informatiques. J’ai beaucoup aimé son personnage de fille perdue, fragile, qui aime de façon pudique, sans beaucoup parler, qui ne sait que penser du fait que son copain en prison lui demande de ne plus revenir. L. la mystérieuse dont le prénom n’est pas réellement dévoilée. L. qui accepte pourtant de sortir de son empire souterrain pour aller vivre dans un univers sans réseau ou presque, déconnecté d’Internet et de tout réseau social.

Un roman qui dépeint le monde contemporain sans fioriture, avec des tonalités souvent justes, l’analyse de la situation est fine. Et pourtant, « la mayonnaise » a dû mal à prendre. J’ai bien aimé les personnages mais je me suis trouvée noyée dans les descriptions du monde des hackeurs. Et le monde breton éloigné de toute civilisation ne m’a pas davantage convaincue. Je pense que ce roman est « trop contemporain », on est encore trop aux prises avec les « événements » (le mouvement des Gilets Jaunes, en 2020, est encore d’actualité) pour se détacher au point d’envisager que des personnages de roman puissent vivre les choses telles que nous avons pu les percevoir il y a peu (qu’on les ait vécues ou lues et entendues par les médias).

Je conseille d’attendre un peu avant de lire ce livre, quelques mois suffiront peut-être et d’être assez détaché(e) de l’actualité afin de pouvoir en profiter pleinement.

Un crime sans importance – Irène Frain

Editions Seuil -20/08/2020 – 256 pages

Denise, soeur aînée d’Irène, dame âgée de près de 80 ans a été agressée dans l’Essonne le 8 septembre 2018. Elle est ensuite décédée suite à cette agression.

« Les faits.Le peu qu’on en a su pendant des mois. Ce qu’on a cru savoir. Les rumeurs, les récits. Sur ce meurtre, longtemps, l’unique certitude fut la météo. Ce samedi-là, il a fait beau… »

Un crime dont on sait peu de choses, donc. La météo. Peut-on se raccrocher à cet élément quand on a perdu un proche?

« L’agresseur, a-t-on assuré, s’est introduit dans la maison de l’impasse en plein jour. On ignore à quelle heure. Pour trancher, il faudrait disposer du rapport du policier qui a dirigé les investigations. Malheureusement, quatorze mois après les faits, il ne l’a toujours pas rendu. »

Elle habitait dans une impasse. Elle était âgée. Et la justice, dans cette affaire, semble prendre son temps.

Irène veut savoir. Savoir ce qui est arrivé à sa soeur qu’elle ne voyait plus depuis des années.Ses neveux ne livrent rien, n’ouvrent pas les documents qu’elle leur transmet, des photos de leur mère, des lettres de leurs grands-parents.

Irène va donc faire appel à la justice pour comprendre. Denise était en parfaite santé, avait une vie sociale en adéquation avec son âge, allait à l’Eglise évangélique. Était-elle au mauvais endroit au mauvais moment? Le meurtre d’une vieille dame ne mérite t-il pas d’être résolu?

L’avocat engagé n’apporte pas les réponses attendues:il y a des procédures, des délais, il faut attendre…Attendre, toujours attendre…Irène a l’idée de sortir les carnets qu’elle écrit. Elle rend compte de son enquête et ses mots sont autant de réponses face au silence de la justice et des médias.

Au fil du récit, nous est livrée une autre histoire, l’histoire familiale: celle de Denise et de sa sœur qui furent proches dans leur jeunesse. Celle de leurs parents, des « petits », « abandonnés » par leur fille aînée partie faire des études. Et enfin, l’histoire familiale est aussi liée à la maladie de Denise: autour de ses quarante ans, elle souffrit de troubles bipolaires.

Un crime sans importance est un récit fait d’intimité, à la fois plein de pudeur et d’interrogations. Irène donne vie à sa soeur, tout en se questionnant sur l’amour fraternel et sur les secrets familiaux. Elle met également en avant des agressions de personnes âgées dont la justice ne se préoccupe pas beaucoup, le tout avec beaucoup de tact et de sobriété.

Le récit est bien écrit, l’écriture est une force réparatrice pour évoquer un deuil douloureux. A découvrir!

Le sel de tous les oublis- Yasmina Khadra

Editions Julliard – 20/08/2020-256 pages

Adem Naït-Gacem, instituteur, voit sa vie basculer lorsque sa femme Dalal lui annonce qu’elle va partir pour aller rejoindre son amant.Son directeur a beau lui dire que:

« Vivre en société , c’est accepter l’épreuve du rapport aux autres, de tous les autres, les vertueux et les sans scrupules. »

(cette phrase est de toute beauté), il quitte ses élèves du jour au lendemain et part à Blida, ville où il a rencontré son épouse. L’heure n’est cependant plus au souvenir mais à l’errance. Adem cheminera, de façon chaotique, perdant le contrôle de sa vie, seul la plupart du temps tout en dépendant de personnages contribuant à sa survie. Mention spéciale au nain Mika qui sera pour lui une sorte d’ange gardien et l’aidera à poursuivre son chemin.

J’ai beaucoup aimé le personnage d’Adem, homme blessé qui fuit les autres, incapable de communiquer avec eux. Yasmina Khadra a choisi de situer son action en 1963, c’est-à-dire à une période encore trouble pour l’Algérie qui se remet à peine de ses blessures, des années de guerre, marquée par les envies d’indépendance ou de colonialisme selon le camp choisi. Le roman prend ainsi des allures d’aventure où certains personnages sont pittoresques comme les deux frères croisés sur un chantier, si naïfs, si éloignés des aléas de la vie algéroise.

Yasmina Khadra met également en lumière dans son récit la lutte contre l’obscurantisme. Adem est le symbole de l’éducation, de l’instruction: lui sait lire et écrire, lui va aider Mekki à se défendre contre un commissaire politique souhaitant accaparer la ferme de celui-ci. Par la bouche de son personnage principal, il met en valeur des idées modernes face à des hommes obtus, comme le charretier s’étonnant qu’il ne souhaite pas tuer sa femme: une femme n’est pas la propriété d’un homme, elle peut le quitter sans être poursuivie et tuée. Et tuer une femme n’est pas synonyme de laver son honneur.

Si la trame du récit peut paraître simple, le roman prend sa force dans une dimension psychologique: celle de l’abandon, un abandon qu’un homme ressent au départ de sa femme. Adem est un héros des temps modernes, qui fait s’interroger sur la place de la femme dans la société -en Algérie ou ailleurs, en 1963 ou à une autre époque- mais invite également à s’interroger sur la faculté d’adaptation de tout être humain. Un voyage au coeur de soi-même qu’il ne faut pas négliger.

Ce roman a plus que du sel, il est épicé à souhait: poivré comme un coeur qui souffre, « safrané » comme un être en colère, « gingembré » comme un homme qui se souvient de l’amour…A consommer sans modération!

TAG – C’est la rentrée!

J’ai vu ce tag sur le blog de Marie , Muffinsandbooks, et j’ai eu envie de le reprendre.

Mais avant tout, sachez que j’ai moi-même effectué une rentrée particulière, en plus de celle de tous ceux qui ont repris le travail en étant masqués. J’ai changé de lieu de travail (et j’ai une pensée pour ceux qui sont dans mon cas, le port du masque ne rend pas les choses aisées). Et donc, je craignais de ne pas savoir quand parler ni quoi dire ni comment le dire (l’art de la conversation et moi, vous voyez…).

Bref, ce tag m’a fait penser à autre chose et c’est parfait.

Pour ceux qui voudraient participer, c’est très simple:un thème est donné (la rentrée), à vous de trouver des livres par rapport aux demandes posées en lien avec le thème.

  • Au revoir l’été : votre meilleure lecture de l’été. 

J’hésite entre deux lectures : Les vierges et autres nouvelles d’Irène Némirovsky ou Une rose seule de Muriel Barbery. Incomparables, bien sûr mais chaque ouvrage a son charme!

  • Bonjour l’automne: un livre qui se passe (au moins en partie) en septembre

Entre les murs de François Bégaudeau, cela se passe à l’école donc en septembre. Ou alors Windows on the world de Frédéric Beigbeder (je le dis: je n’apprécie pas beaucoup l’homme) que j’ai lu il y a bien 15 ans mais je me souviens de cette histoire de ce père et ses deux enfants, prisonniers dans une des tours, n’ayant d’autre choix que d’attendre la mort. (le thème est la rentrée et je suppose qu’évoquer le 11 septembre (2001) est hors-sujet.

  • Courage pour la reprise : un livre / une saga qui vous motive toujours ! 

Je n’ai pas de livre-doudou que je relis à chaque rentrée (probablement parce que la rentrée littéraire et ses nouveautés passent par là!).

Je vais répondre la saga L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante parce que les descriptions de Naples sont magnifiques et qu’on aurait envie d’être dans le quartier pour donner la main à Lenu et Lila pour les emmener loin tout en sachant que leur vie est là…

  • On garde le moral : la sortie de la rentrée qui vous fait le plus envie.

Je dirais Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier parce que je n’ai encore pas lu une ligne de cet auteur et que j’ai envie de découvrir son style.

  • Retour à l’école : un livre où les personnages sont dans une école / sur un campus.

Le cercle des poètes disparus de N.H Kleinbaum (adapté du film et non l’inverse!)

  • On se remet dans l’ambiance studieuse : un livre qui parle d’école ou d’études. 

(Je suppose que le sujet principal n’est pas l’école mais que le livre en parle un peu).

Je dirais La gloire de mon père de Marcel Pagnol parce que le père de Marcel, Joseph, est instituteur.

  • Le plaisir de retrouver ses amis : des personnages avec lesquels tu aimerais / aurais aimé aller en cours. 

J’aurais bien aimé croiser Matilda: comprendre une enfant surdouée, c’est pas donné à tout le monde. Ou Tom Sawyer, parce que j’aurais peut-être ri à ces espiègleries.

  • Choisis tes options : ton genre littéraire préféré. 

Je choisis l’option « le genre romanesque des années 1980 à nos jours » parce que je crois bien qu’aucun de mes cours à la fac n’a permis d’aborder la période contemporaine.

  • Les lectures obligatoires : un livre que vous avez dû lire pour l’école / les cours (que vous l’ayez aimé ou non). 

J’ai dû lire plusieurs fois La Princesse de Clèves au cours de ma scolarité: une fois au lycée, une fois à la fac. J’ai mieux compris l’oeuvre la deuxième fois,évidemment!

  • Les projets de groupe : si vous pouviez demander à des auteurs de s’associer sur un projet littéraire, à qui demanderiez-vous. 

(En gros, vous êtes prof à l’école des auteurs et vous demandez à vos élèves de faire un projet de groupe. Qui mettez-vous ensemble pour que le résultat soit AU TOP ? )

Pourquoi pas Riad Sattouf et Roald Dahl? Une Matilda en BD, « ça le fait », non?

  • Les activités extra-scolaires: un sport ou un jeu fictif que vous aimeriez pratiquer. 

Les échecs pour affronter Monsieur B. (Je peux donner le titre du livre si certains l’ignorent).

Je vous laisse à votre tour faire ce tag! A votre imagination!

L’homme aux trois lettres – Pascal Quignard

Editions Grasset – 09/09/2020 -192 pages

Les plus pressés peuvent sauter la lecture des parenthèses.

Parenthèse: cette semaine ayant été la semaine de reprise professionnelle, j’ai moins lu.

Parenthèse 2: il y a des années, Quignard m’avait été recommandé dans un contexte universitaire, dans les années suivants la parution de son premier tome du Dernier Royaume: les Ombres errantes. J’en étais restée sur une impression de lecture pas facile, avec moults références culturelles que je n’avais, cela me prenait du temps, c’était peut-être trop novateur par rapport ce que je lisais (même si j’étais dans une phase de découverte littéraire passant par le Nouveau Roman et l’Oulipo). Ajoutons aussi qu’on a tout à fait le droit de ne pas être prêt à lire telle oeuvre, passant à une autre, plus en adéquation avec ses goûts, ses aspirations littéraires…Bref, je n’ai pas continué la lecture du cycle et pas lu le deuxième tome.

Pourquoi j’ai lu ce livre…

Pourquoi, diable, lire celui-ci alors? Par curiosité. Je me suis dit: « pourquoi pas? Voyons si je comprends, redécouvrons la plume de Quignard, tentons de voguer au coeur de son oeuvre. Voyons aussi ce qu’il dit de la littérature : j’aime découvrir ce que les écrivains pensent de l’acte d’écrire, certains lecteurs penseront qu’écrire là-dessus, c’est se regarder le nombril, je pense qu’au contraire, avoir une démarche réflexive est fondamental, cela constitue une garantie de progrès, une meilleure appréhension du monde.

Mon avis de lecture

J’ai été happée dès les premières lignes. Jugez plutôt:

J’aime les livres. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire. J’aime à en poursuivre la lecture. J’éprouve de l’excitation à en retrouver le poids léger et le volume dans l’intérieur de la paume. J’aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux ».

J’aurais pu écrire – si Quignard ne l’avait pas fait- ces quelques lignes mot pour mot. J’aime beaucoup d’emblée la référence au temps qui passe et j’avoue que souvent, je vois le temps s’étioler dans mon rapport à la littérature, au sens où je suis tout à fait capable de dire: « J’ai découvert cet auteur à tel âge » et de me revoir lisant tel livre dans tel endroit, à tel moment, m’arrêtant précisément sur telle page (oui, je me revois lire pour simplifier).

Pascal Quignard, lui, présente son livre ainsi:

« Le tome VIII, Vie secrète, se consacrait à la question  « Qu’est-ce que l’amour ? » Le tome IX, Mourir de penser, était consacré à la question « Qu’est-ce que penser ? » Le tome X, L’Enfant d’Ingolstadt, posait la question « Qu’est-ce que la peinture ? »

Le tome XI de Dernier royaume, L’homme aux trois lettres, c’est mon « Qu’est-ce que la littérature ? »

Cet exergue donne le tempo pour évoquer cet art si noble et si cher à l’auteur. Il le fait avec beaucoup d’érudition, certains passages étant autobiographiques. Ne vous attendez pas à des pages et des pages de digressions sur la littérature, Pascal Quignard au contraire, virevolte de sujet en sujet, de façon fragmentaire, comme il le fait dans chacun de ses livres. Ainsi, la littérature et les références littéraires (Emily Bronté est citée à plusieurs reprises) côtoient des références étymologiques, des références latines, grecques, des références artistiques aussi (art et musique ne sont pas en reste),voire philosophiques ou linguistiques (ce cher Benveniste!). Pascal Quignard fait de nous des chercheurs à la recherche des références inconnues, disséminées un peu partout…

L’ensemble mérite de faire des recherches si l’on ne possède pas les références citées. J’ai préféré pour ma part poursuivre la lecture et faire les recherches ensuite.

J’ai bien aimé que l’auteur rende vivantes des personnes des siècles passées comme des figures familières. On peut imaginer sans peine Mme de La Fayette touchant son ouvrage, un par un, l’admirant (voir chapitre 12).Car la littérature, c’est aussi un ensemble de rituels: par exemple,celui, japonais, datant du 11ème siècle,de lire à l’écart de tous, d’où la rédaction ensuite de journaux intimes. Ou encore le confort procuré par un lit: Mozart avait pour habitude de composer _ travail de création par excellence _ au lit jusque tard dans la matinée.

Lire Quignard, c’est cela: lire tout en fragments des anecdotes qui peuvent paraître futiles mais qui, si l’on y prête attention, sont autant de maillons pour comprendre l’essence même de la littérature en tant que forme créatrice…

Je conseille ce livre intéressant et richement rempli de références érudites à ceux et celles qui aiment les mots, les belles lettres. Ne soyez pas découragés: ayez un dictionnaire et une encyclopédie à vos côtés!

Merci aux éditions Grasset et à Netgalley pour la découverte!

Les lettres d’Esther – Cécile Pivot

Editions Calmann-Levy -19/08/2020-320 pages

Les lettres d’Esther est un roman agréable à lire. Cinq personnes acceptent de participer à un atelier d’écriture mené par Esther qui en anime un pour la première fois et décide d’y participer aussi.Chacun devra coucher ses pensées et émotions sur le papier et choisir deux correspondants à qui il écrira des lettres. Pas de mails, pas de téléphone: ceci est réservé à Esther qui commente les lettres des participants (elle a demandé à les recevoir) pour les aider à améliorer leur écriture. Cécile Pivot dresse les portraits de six personnes cabossées par la vie de manière non conventionnelle: à travers ce qu’ils écrivent d’eux, à travers ce qu’ils écrivent de leur entourage, à travers ce que les destinataires des lettres pensent. C’est toute la réussite du roman qui fait réfléchir à ce que l’acte d’écrire signifie. Quelle part de soi mettre dans une lettre?Comment écrire ses difficultés, son mal de vivre, surtout à des inconnus? Ce roman résonne de sensibilité, d’humanité, les personnages qui se dévoilent peu à peu au fil des confidences sont attachants, on aurait envie de correspondre avec eux, de les aider aussi.

Je le recommande sans hésiter, surtout pour les amateurs de belles histoires japonaises.

Des bleus au cartable – Muriel Zürcher

Editions Didier jeunesse-18/03/2020-192 pages

Résumé du livre

La première rentrée au collège pour les élèves de 6ème est une étape importante: finie, l’école primaire, il faut faire « les grands ».Zoé espère être populaire auprès de son groupe de copines.Ralph, lui, pousse exprès Lana et la fait tomber. Il continuera de l’embêter, faisant tomber son cartable, lançant son sac sur le toit, se moquant de son nom. Zélie voit tout mais n’intervient pas, ne dit rien, trouve même parfois Ralph drôle. Lana supporte tout, ne voulant pas inquiéter sa mère. Jusqu’au jour où son pire ennemi s’attaque sans le savoir à un chat trouvé qu’elle avait placé dans son sac.

Mon avis de lecture

Ce roman ayant pour thème le harcèlement est juste et se lit facilement.Il est composé d’une alternance de points de vue: celui du harceleur, Ralph, celui de la personne harcelée, Lana et celui de la personne témoin, Zélie. L’auteure ne prend pas parti, elle laisse les personnages évoluer, se rendre compte peu à peu de la situation. Le thème du harcèlement est traité intelligemment: ainsi, chaque jeune lecteur peut se rendre compte qu’une situation peut être complexe et réfléchir à telle ou telle situation dont il aurait été témoin.

Je recommande cette lecture vers le CM1-CM2 afin que les élèves réalisent dès leur plus jeune âge ce qu’est le harcèlement et comment il peut être traité.

Le Réciteur

Photo de bongkarn thanyakij sur Pexels.com

Billes…billes versées…Billevesées
Coq…si…grue…Coquecigrues
Maurice Fond le Beurre!M’dame, j’chais pu!
Si j’aurais su, j’serais même pas venu!

Arrêtez, les souffleurs!
Vous, Monsieur le Réciteur,
Vous qui n’avez rien su,
Vous aurez quatre heures de retenue!

Pensez au professeur qui écoute,
Vos mots le mettent en déroute,
Chantez les sons, les phrases, articulez!
Poèmes, musique, sonorités, écoutez!

Cessez donc de tout écorcher!
On dit vous faites, trois fois, vous copierez!
Des lignes, des verbes, écrivez, écrivez!
Recto, verso, de papier, il ne faut pas gâcher!

Madame la Professeure, vous avez encore rêvé!
Aucun Réciteur, aucun écorcheur de mots!
Encore aucun mot ni aucun zéro!
Dormez et demain, vous direz bonne rentrée!













Une rose seule – Muriel Barbery

Editions Acte Sud – 19/08/2020-160 pages

Résumé de l’histoire

Rose se rend au Japon pour la première fois après la mort de son père, pour prendre connaissance de son testament. Marchand d’art, cet homme a vécu loin de sa fille, botaniste française élevée par sa mère et sa grand-mère et a même appris son existence tardivement.

Accompagnée de l’assistant de son père, Paul, Rose va découvrir, selon un parcours choisi par son père, les temples et jardins de Kyoto. Des émotions et des rencontres l’attentes et lui révèleront le chemin jusqu’au plus profond d’elle-même.

Mon avis de lecture

Quel touchant roman, tout en délicatesse et plein de poésie! Des contes orientaux jalonnent le récit pour encore mieux plonger le lecteur dans une ambiance japanisante. On suit avec plaisir Rose dans les petits restaurants, la nourriture tient une place de choix dans le roman, symbole de la finesse et du raffinement du peuple japonais.

Dans un style simple, qui va droit au but, avec un phrasé poétique, Muriel Barbery touche à l’essence des choses et des objets, à l’unisson avec l’essence des êtres. On est presque dans la synesthésie baudelairienne où les sons et les couleurs se répondent, dans une correspondance entre l’être et l’inanimé. Là, tout n’est que beauté…calme…

J’ai aimé le personnage de Rose. Elle ne se doute nullement à sa descente d’avion que son univers ordinaire va être bouleversé à ce point. Elle sait avoir hérité de sa mère une certaine mélancolie. Elle sent une grande colère en elle parce qu’aucun de ses parents ne lui a expliqué son histoire familiale. Elle reconnaît que l’absence de son père a été vécue comme une blessure d’enfance. Elle est perdue, ne sait que chercher, que ressentir. L’attitude de Paul l’exaspère, il lui fait découvrir l’art de vivre japonais, les temples, les jardins, il lui montre le végétal, il lui explique les croyances. Elle, elle voit bien que les Japonais admiraient son père, Haru, elle voit que prendre le thé est un rituel très codifié, elle apprend ce qu’est le kami, l’esprit. Elle voit et malgré tout, elle conserve sa carapace, elle ne sait comment se comporter. Sauvage, elle est. Emmerdeuse professionnelle, a dit Paul, l’assistant, un homme qui, lui aussi, cache ses blessures.

Ce roman invite à se plonger à l’écoute de soi. Il est une ode aux éléments naturels et végétaux que Muriel Barbery décrit avec beaucoup de sensibilité. Elle nous révèle ainsi l’intériorité de ses personnages, qu’il s’agisse de Rose ou de Paul, après nous en avoir dévoilé les failles. Les mots et les paroles ne sont pas en reste non plus: les haïkus du poète Issa magnifient la nature avec humilité tandis que les paroles des « anciens » sont acceptées comme des conseils: les amis d’Haru parlent à Rose comme si elle était des leurs, née au Japon, comme si elle était leur fille.

Une rose seule , par ces magnifiques descriptions qui font appel à nos sens, va vous donner d’envie d’aller visiter Kyoto. De l’intérieur. Aller au Japon, cela se mérite, semble nous dire Muriel Barbery. Il faut en connaître les coutumes, il faut être prêt à découvrir la beauté, les rites, le bruit des murmures et les silences.

Je conseille ce roman à tous les amateurs de l’art de vivre à la japonaise, aux amateurs de poésie aussi et à tous ceux qui font vivre leur intériorité.

Un peu malgré eux – Becky Albertalli

Editions Hachette romans – 26/08/2020-432 pages

Résumé de l’histoire

Jamie, 17 ans, est un adolescent timide. Il est peu à l’aise avec les filles, il se souvient encore avoir demandé à une fille si elle voulait danser le « slove » et en est resté mortifié, ses camarades relayant à vitesse grand V cette maladresse. Il est maladroit, il est celui capable de faire tomber une pile d’oranges dans un supermarché sous les yeux de filles qui le regardent.

Maya a aussi 17 ans. Elle et lui et Jamie étaient amis petits mais ils se sont perdus de vue. Elle a une meilleure amie de son âge, Sara, qui lui promet de lui trouver des « plans », des baby-sittings par exemple mais qui se trouve brusquement trop occupée pour lui consacrer du temps. Ajoutons à cela la séparation de ses parents et un été qui s’annonce pas folichon et voilà devant nous une adolescente boudeuse et en colère.

Tous deux vont se retrouver à devoir faire du porte-à-porte pour soutenir la candidature d’un candidat lors d’une campagne électorale. Leur collaboration, pas évidente d’abord, prend une autre allure quand ils s’intéressent au contenu de la campagne…Comment cela se terminera t-il?

Mon avis de lecture

Becky Albertalli est l’auteure de Moi, simon, 16 ans, homo sapiens, un roman de littérature jeunesse qui traite de l’homosexualité adolescente à travers l’histoire de Simon, homosexuel qui ne l’a révélé à personne, à part à Blur qu’il a croisé sur le Tumblr du lycée. Blur est un pseudonyme, il ignore qui il est. Sont également abordés dans ce roman les thèmes chers aux adolescents dans leur vie quotidienne des adolescent: les petites tracasseries du lycée, la musique, les médias,la sexualité, l’amitié, les relations fraternelles.

J’avais trouvé qu’il s’agissait là d’un bon roman pour adolescents, un de ceux qui font réfléchir sur l’identité et sur la quête identitaire des jeunes. Le ton du roman était plutôt juste et les personnages attachants.

J’ai été assez déçue par Un peu malgré eux. Le récit est construit en alternance: tantôt on lit l’histoire de Jamie, tantôt celle de Maya, ce qui donne un certain rythme au roman, l’assurance pour le lecteur de ne pas s’ennuyer (normalement!).

Hélas, ce ne fut pas mon cas: après la lecture d’une cinquantaine de pages, je n’ai toujours pas réussi à entrer dans l’histoire. Ayant lu la quatrième de couverture, je savais que Maya et Jamie seraient amenés à faire équipe, j’attendais le moment du porte-à-porte mais cela n’améliora pas mon impression d’un roman qui tirait en longueur.

Pour être honnête, j’ai trouvé certains passages intéressants: la montée de leur engagement militant et les débuts de leur relation ou comment chacun apprivoise peu à peu l’autre tout en étant persuadé de ne pas être assez intéressant(e). Les adolescents pourront ainsi facilement s’identifier à Jamie, se demandant si Maya est intéressée par lui alors même que ses copains le lui garantissent. Et les adolescentes ne manqueront pas de reconnaître que Maya est prompte à la râlerie!

Je ne déconseille pas la lecture pour autant: je crois juste qu’un livre m’a donné un aperçu du style de l’auteur et qu’il ne m’est pas nécessaire d’en lire un deuxième. L’éditeur conseille la lecture à partir de 13 ans: nul doute que le public cible trouvera du charme à cette histoire bien menée. (Pour résumer grossièrement, ce roman n’est pour moi mais pour d’autres,oui!)

Roman lu grâce aux éditions Hachette et à NetGalley.

Nature humaine – Serge Joncour

Editions Flammarion – 19/08/2020 – 400 pages

La rentrée littéraire 2020 étant là, je me penche sur les ressources numériques proposées par ma médiathèque. Et je trouve ce roman, du même auteur que le très beau roman Chien-Loup qui fait l’objet d’un billet sur ce blog et qui interroge sur le rapport entre l’Homme et l’Animal, sur l’animalité de tout être humain, qui fait également la part belle à la nature.

Nature humaine, ce n’est pas l’histoire de la nature vue sous un angle humain ou du moins, ce n’est pas que cela (merci, Monsieur Joncour, de nous épargner les titres à l’emporte-pièce!)

Nature humaine, c’est d’abord l’histoire d’une famille, les Fabrier, vivant dans un petit coin isolé du Lot. Le père et la mère, Jean et Angèle, ont une ferme, héritée des parents. Ils peuvent compter sur leur fils Alexandre pour reprendre le flambeau tandis que les trois soeurs, Caroline, l’aînée, puis Vanessa et Agathe ne rêvent que de vivre en ville et deviendront des citadines.

C’est aussi l’histoire d’une période, entre 1976, année de la grande sécheresse en France (l’été 76, l’été 76, disent les personnes âgées bien souvent alors que d’autres étés caniculaires sont arrivées depuis) et 1999, année de la Grande Tempête durant laquelle, en deux nuits, des milliers de foyers se sont retrouvés privés d’électricité, certaines régions de France étant ravagées par de nombreux vents violents.

Entre ces deux dates, il y eut historiquement l’arrivée du socialisme au pouvoir avec Mitterrand comme Président, la catastrophe nucléaire Tchernobyl, la chute du Mur de Berlin, la marée Noire de l’Erika.Dans les campagnes, il y eut aussi la fascination pour les supermarchés au détriment de la petite épicerie, plus chère, plus limitée dans ses choix, l’attrait pour la viande sous-vide au détriment de la viande issue d’animaux nourris par le paysan du coin. La construction des autoroutes au détriment des terres. L’économie doit triompher sur l’agriculture. Les exploitants agricoles ne doivent plus se tuer à la tâche, il faut moderniser, aller de l’avant, agrandir.

Alexandre, 15 ans en 1976, va au lycée agricole pour succéder un jour à ses parents. La transmission est un des thèmes principaux du roman: les outils, les gestes, le savoir-faire, les techniques ancestrales. Serge Joncour use de sa plume la plus minutieuse pour décrire l’ambiance rurale, tant à la ferme, qu’au village. Tout est tellement fragile, il suffit de peu de temps pour que tout cela s’écroule. La transmission ne se fera pas sans heurt et l’on pensera au fur et à mesure qu’Alexandre vieillit qu’il s’agit d’un sacrifice.

Car deux événements majeurs bouleverseront sa vie: il tombera amoureux d’une jeune Allemande, Constanze, colocataire de sa soeur. Un symbole d’Ailleurs, un Ailleurs qui effraie un peu, c’est l’Allemagne de l’Est, son système de soins pas fiables. Sa présence en France est le résultat de la mondialisation, les jeunes voyagent, même les parents d’Alexandre l’ont intégré. Il fera la connaissance d’un autre groupe de jeunes,engagés dans des mouvement activiste, refusant la construction de centrales nucléaires. Leur discours est aussi violent que celui du vieux Cayssac, voisin d’Alexandre, qui refuse qu’on pose les lignes téléphoniques sur son domaine, qui participe à la lutte contre le barrage du Larzac, qui voit les idées progressistes d’un mauvais oeil .

Et Alexandre sera amené à faire des choix et sera face à des contradictions. D’un côté, il voit bien que les vieux, ses parents, craignent les changements, aussi infimes soient-ils (ils entraîneront d’ailleurs la disparition des petits commerces, entérineront l’arrivée de l’autoroute…). Eux, ils veulent conserver leurs terres et les idées des jeunes ou des citadins comme celle de ce publicitaire venu sur le domaine des Fabrier pour vanter la qualité d’un jambon sous vide, sont jugées farfelues. Ce n’est pas cela, le bon air de la campagne, les produits de qualité. Le monde rural, agricole, c’est au contraire la préservation des conditions de vie des animaux, on n’élève pas un poulet avec des hormones, un jambon rose, c’est suspect. Le monde rural, c’est une plongée dans une nature sauvage, à préserver. D’un autre côté, c’est un monde rude, aussi, un monde qui peut ne pas faire rêver. On a envie d’autre chose aussi, de pouvoir se déplacer plus vite, plus loin. Les jeunes fuient la campagne, attirés par le mouvement des villes.

A travers une connaissance accrue de la ruralité, Serge Joncour nous offre une fresque de vie qui tend à la fois vers le progrès et aussi vers le conservatisme. Au-delà des dualités citadins/paysans, militants/anti-militants, ce qui reste de ces tensions, de ces choix, c’est bien la perte de l’intérêt pour le « local« et la perte de lieux animés, vecteurs de liens sociaux: adieu, petite épicerie-bar, adieu, petite gare fermée, adieu, petite Poste!

Avec ce roman, Serge Joncour nous fait nous intéresser à la période des années 70 aux années 90: les progrès, les combats, sociaux, politiques, écologiques, les catastrophes naturelles sont autant d’éléments mis en scène pour nous faire nous interroger sur le monde actuel et sur les conséquences desdits progrès. L’ensemble du roman ne cesse également de prendre en compte le facteur humain, l’histoire d’amour entre Alexandre et Constanze apparaît comme autant de bouffées d’air avant de repartir dans la lutte. L’auteur fait montre d’une jolie plume dont on retiendra une envie de se plonger dans une campagne immaculée, calme, loin de tout artifice.

Un roman à ne pas manquer!

RC 2722 – David Moitet

Editions Didier Jeunesse -23/09/2020-320 pages

Voici une journée qui se termine de façon positive grâce à la lecture de ce roman jeunesse dystopique que je trouve très bon.

Tout au long de l’histoire, on suit le parcours d’Oliver qui souhaite tout d’abord en savoir plus sur la mort de son père, pensant qu’il a été assassiné et qu’il en savait trop.

Nous sommes dans un monde futuriste (pour nous) dans lequel Oliver est le réfugié climatique RC2722. Il vit avec son père et son frère dans une ville souterraine, à l’abri du monde extérieur dont il est un survivant parmi d’autres personnes ayant échappé à une épidémie. (Notons au passage que ce thème est on ne peut plus actuel, au regard de la crise sanitaire de 2020).

Lorsque son père meurt, il récupère son implant mémoriel et découvre un pan de son passé, inconnu de lui jusqu’à présent. Le récit alterne entre l’écoute des données, donc une plongée dans le passé, et la fuite d’Oliver, considéré comme rebelle, qui cherche d’abord à échapper aux guerriers de l’eau. Cette alternance et le changement de temporalité entraînent un effet de suspense qui nous fait continuer la lecture du livre.

Les récits concernant le passé de Lucas, le père d’Oliver, sont particulièrement intéressants pour comprendre comment le monde a pu être plongé dans un tel chaos. De plus, cela nous permet aussi, à nous, lecteurs, d’envisager de multiples éventualités face à un monde sans eau. Le périple des réfugiés climatiques fait penser, le terme est employé d’abord, à celui des migrants, leur point commun étant de tout faire pour survivre.

Oliver est un personnage déterminé: il brave les règles pour posséder l’implant de son père puis il découvre l’extérieur pour rejoindre son frère, banni par les guerriers de l’eau.

Il va rencontrer Tché, une jeune fille qui vit seule depuis la mort de ses parents. Elle sera son alliée et une aide précieuse pour lui faire découvrir un monde inconnu. De découvertes en découvertes, il fera tout pour sauver son frère des griffes d’assaillants qui veulent le forcer à dévoiler la localisation de son abri.

David Moitet dévoile une jolie plume pour nous plonger dans des mondes effrayants à souhait: qui aurait envie de croiser des édentés, mangeurs d’hommes, d’aller en « zone noire » ou radioactive ou encore de se retrouver pourchassés par des soldats ou des mercenaires du fossoyeur? Il nous décrit le monde des parents de Lucas dans lequel l’eau manque, la population fuit vers un avenir meilleur et un climat moins aride, un virus frappe et tue (non, non, on ne pense surtout pas à la COVID-19…). Il nous décrit le monde d’Oliver, un monde dans lequel des hommes vivent souterrainement et ont développé des stratégies pour survivre sans remonter à l’extérieur. Ces deux mondes ont en commun le mensonge, voire la duperie: dans le premier, seule une catégorie de la population privilégiée est choisie pour intégrer les abris, on maintient le reste de la population dans l’ignorance de ces abris, on leur fait croire à un Eldorado lointain (pensons en cet instants aux migrants qui débarquent à Lampedusa). Dans le second, on ment délibérément aux réfugiés des abris: il n’y a en réalité nul besoin de sortir pour se ravitailler en eau comme le prétendent les guerriers de l’eau et aucune contamination n’a lieu en allant à l’extérieur.

Les zones décrites sont sombres et pourtant, ce qui ressort également de ce récit, c’est une critique virulente de la société actuelle. C’est comme un avertissement, véhiculé d’ailleurs par les parents d’Oliver: « On ne pensait pas que cela changerait si vite ». Réchauffement climatique, virus, épidémie, migrants: autant de mots familiers que nous pouvons lire dans les journaux, côtoyer dans les médias. Notons l’ingéniosité des solutions proposées, au centre desquels les progrès techniques dominent. Notons aussi la façon dont les personnages se meuvent au coeur de ces techniques: Oliver comme Tché sont présentés remplis de débrouillardise. Ce sont également des personnages remplis de valeur et d’humanité. Des personnages capables de réfléchir à leur monde idéal: un monde tel que celui des Cités-Etat ne leur fait pas envie, les habitants en souhaitant toujours plus…

Sous des dehors satiriques, ce roman s’achève donc sur une note d’espoir, celui de personnages humains évoluant dans un monde à leur échelle, un monde dans lequel tout n’est facile mais dans lequel des valeurs humanistes peuvent triompher…

David Moitet a remporté des prix littéraires pour certains autres romans: je lui souhaite le même chemin pour ce roman riche en rebondissements!

Merci aux éditions Didier Jeunesse et à NetGalley pour la découverte!

31 lettres _Elodie Wang

Editions HLAB -18/03/2020-104 pages

Résumé de l’histoire

Se réveiller un matin avec l’envie d’écrire des lettres, à l’heure où mail est roi: telle est l’ambition de S., une lycéenne en Terminale. Elle écrit alors trente-et-une lettres en trois jours, une pour chaque élève de sa classe. Que leur dit-elle? Que leur révèle t-elle d’eux et d’elle-même?

Mon avis de lecture

Mon intention de départ était de découvrir ces trente-et-une lettres (il n’y a évidemment pas loin à chercher pour deviner le contenu du roman). La forme du roman est originale : raconter sa vie de lycéenne sous forme de lettres est inhabituel pour les adolescents du XXIème siècle. Cela permet un peu au lecteur d’entrer dans une phase nostalgique: souvenez-vous, enfants du XXème siècle, des lettres et cartes postales écrites aux copains pour raconter ses vacances.

Nos yeux de lecteur peuvent imaginer une jeune fille en train d’écrire, en train de réfléchir à ce que représentent l’écriture, l’acte d’écrire et aussi que ses camarades vont répondre. Cette jeune fille, la narratrice, se dévoile peu à peu, tout en en dévoilant de ses camarades. Elle le fait avec franchise, en se souvenant de la relation qu’elle a avec celui/celle à qui elle s’adresse, glissant des anecdotes sur les groupes d’adolescents de la classe dans chacune des lettres.

Néanmoins, ce roman est décevant en ce qu’il apparaît inachevé. Des réponses des camarades auraient été bienvenues ainsi que davantage d’anecdotes, de souvenirs. Et le roman est assez court pour un si grand nombre de personnages. Je garderais l’idée originale de présenter le caractère de la narratrice par bribes, à travers l’information qu’elle livre d’elle dans chacune de ses lettres et le recul pris dans la dernière lettre.

Merci aux éditions HLAB et à NetGalley pour la découverte!