En camping-car – Ivan Jablonka

Editions du Seuil-04/01/2018-192 pages

« Le camping-car nous a emmenés au Portugal, en Grèce, au Maroc, à Tolède, à Venise. Il était pratique, génialement conçu. Il m’a appris à être libre, tout en restant fidèle aux chemins de l’exil. Par la suite, j’ai toujours gardé une tendresse pour les voyages de mon enfance, pour cette vie bringuebalante et émerveillée, sans horaires ni impératifs. La vie en camping-car. » (Ivan Jablonska)

Mon avis sur le roman

Je suis complètement passée à côté et me suis ennuyée à la lecture de ce roman paru en janvier 2018. Je suppose qu’au contraire, les personnes ayant vécu la même chose que l’auteur (passer des vacances en camping-car dans les années 80) ont trouvé plaisant de replonger dans les souvenirs.

Le roman a des atouts pourtant: bien raconté, il est le fruit d’une époque qui a de quoi rendre nostalgique. Il fait réfléchir au sens que l’on veut donner aux vacances, aussi.

Ceux qui partent- Jeanne Benameur

« Quand j’écris un roman, j’explore une ques­tion qui m’occupe tout entière. Pour Ceux qui partent, c’est ce que provoque l’exil, qu’il soit choisi ou pas. Ma famille, des deux côtés, vient d’ailleurs. Les racines françaises sont fraîches, elles datent de 1900. J’ai vécu moi-même l’exil lorsque j’avais cinq ans, quittant l’Algérie pour La Rochelle.

Après la mort de ma mère, fille d’Italiens émigrés, et ma visite d’Ellis Island, j’ai ressenti la nécessité impérieuse de reconsidérer ce moment si intense de la bascule dans le Nouveau Monde. Langue et corps affrontés au neuf. J’étais enfin prête pour ce travail.

Je suis partie en quête de la révolution dans les corps, dans les cœurs et dans les têtes de chacun des personnages car c’est bien dans cet ordre que les choses se font. La tête vient en dernier. On ne peut réfléchir sa condition nou­velle d’étranger qu’après. Le roman permet cela. Avec les mots, j’ai gagné la possibilité de donner corps au silence.

Sexes, âges, origines différentes. Aller avec chacun jusqu’au plus profond de soi. Cet intime de soi qu’il faut réussir à atteindre pour effectuer le passage vers l’ailleurs, vers le monde. Chaque vie alors comme une aventure à tenter, pré­cieuse, imparfaite, unique. Chaque vie comme un poème.

J’ai choisi New York en 1910 car ce n’est pas encore la Première Guerre mondiale mais c’est le moment où l’Amérique commence à refermer les bras. Les émigrants ne sont plus aussi bien­venus que dix ans plus tôt. L’inquiétude est là. Et puis c’est une ville qui inaugure. Métro, gratte-ciels… Une ville où les femmes seraient plus libres que dans bien des pays d’Europe. Cette liberté, chacun dans le roman la cherche. Moi aussi, en écrivant.

Dans ce monde d’aujourd’hui qui peine à accueillir, notre seule vaillance est d’accepter de ne pas rester intacts. Les uns par les autres se transforment, découvrent en eux des espaces inexplorés, des forces et des fragilités insoup­çonnées. C’est le temps des épreuves fertiles, des joies fulgurantes, des pertes consenties.

C’est un roman et c’est ma façon de vivre.”
J.B
https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/ceux-qui-partent

Tout commence par une photographie: celle d’Emilia et de son père Donato, deux Italiens lettrés aux portes de New York, à Ellis Island. Nous sommes en 1910 et comme tant d’autres, ils attendent de pouvoir passer les contrôles. Sur leur chemin, durant un court laps de temps, une journée et une nuit, ils croiseront d’autres personnes émigrées. le beau Gabor, Gitan qui appartient à un peuple libre, qui joue du violon comme personne. Esther, une femme arménienne qui a fui les persécutions, marquée par la perte des siens et de ce qui n’est plus. Il y a aussi Andrew, le photographe fasciné par les arrivants à Ellis Island, qui vient ici comprendre un peu de ses origines. Autrefois aussi, son père a fait la traversée en bateau depuis l’Islande, laissant là-bas une petite sœur partie trop tôt. Pour chacun, New York est une terre d’espoir…Mais avant d’y parvenir, ils se croiseront, se parleront et partageront aussi un peu de leur vie, passée et espérée.

Mon avis sur ce roman

Jeanne Benameur signe ici un beau roman (paru en août 2019) sur l’exil, avec des personnages qui s’apprêtent à prendre un nouveau départ. L’écriture est sensible, les personnages féminins sont décrits avec délicatesse, force et fragilité à la fois. Les personnages s’expriment avec les corps, enfiévrés par la passion, amoureuse ou artistique, la peinture, la photographie, la musique donnent le tempo aux émotions et prennent une place à part dans le roman. Les hommes et femmes présentées ne sont pas seulement des migrants, ce sont des artistes de la vie, une vie pas toujours simple mais que chacun sublime à sa manière.

J’ai beaucoup aimé l’introspection de chaque personnage, féminin ou masculin, qui nous en dit bien plus long sur les conditions d’accueil des émigrants que les faits eux-mêmes. Même s’ils sont là, aussi. N’entre pas aux Etats-Unis qui veut, pensons-y. En cela, le sujet est terriblement actuel et on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les nombreux migrants qui parcourent l’Europe à la recherche d’une vie meilleure…

Je découvre là l’écriture de Jeanne Benameur et ne peux que conseiller la lecture de ce roman. Ceux qui partent sont aussi ceux qui se souviennent…

Par amour – Valérie Tong Cuong

Editions J.-C.Lattès – 25/01/2017- 416 pages

Résumé du roman

10 juin 1940. Le Havre. L’évacuation de la ville commence. Lucie et Jean fuient avec leur mère et leurs cousins, Joseph et Marline. Les deux sœurs, Emelie et Muguette, s’efforcent de rester optimistes. Le départ mènera au retour dans la ville, peu de temps après.

Le quotidien de ces deux familles havraises entre 1940 et 1945 sera raconté dans ce roman. Par amour, les personnages feront face: Emelie et Joffre, son mari, sont les concierges de l’école qui servira de logement à l’occupant. Ils protégeront du mieux qu’ils le peuvent Muguette, plus insouciante au départ mais confrontée très vite à la souffrance et à la maladie.

Ils connaitront et verront de nombreux malheurs: les combats quotidiens, les bombardements donnant l’impression que les Havrais sont une population dont on se soucie peu, qu’on est prêt à sacrifier, les morts, les logements détruits, la course vers les abris, les alertes, les incendies…Certains membres de leur famille, Joseph et Marline, seront même évacués en Algérie, séparés des leurs…

Mon avis sur ce roman

La lecture de ce roman paru en janvier 2017 m’a apporté un peu plus de culture: j’ai appris ce qu’avaient vécu les habitants du Havre pendant la Seconde Guerre Mondiale. J’ignorais en effet que les bombardements alliés avaient causé autant de dommages dans certaines villes portuaires.

Je trouve particulièrement intéressant que le point de vue des enfants soit exprimé: cela donne de la fraîcheur au récit et une dédramatisation des événements. L’amour, l’amour de sa ville, l’amour des siens, la protection, l’unité familiale seront autant de valeurs qui donneront une belle unité au roman, par ailleurs magnifiquement documenté. Le quotidien des Havrais, leur souffrance, la destruction de la ville y sont décrits minutieusement.

Je dirais qu’il s’agit d’un livre prenant, qui se lit facilement pour qui aime les fictions se rapportant à la Seconde Guerre Mondiale. J’ajoute que vu l’engouement actuel pour la France périurbaine, les lecteurs ne pourront être que ravis de découvrir l’histoire locale, qu’il s’agisse ou non de leur région.

A lire absolument. Ce fut un vrai coup de cœur.

Tag livresque…Que préfères-tu en littérature?

J’ai découvert ce tag livresque sur le blog La Plume d’Isandre et cela m’a donné envie d’y répondre. Cela permet de faire un point sur ses goûts littéraires et de les faire découvrir à vous, mes lecteurs/lectrices.

Tu préfères lire des trilogies/sagas ou des « one-shots » ?

Je préfère lire des « one-shots ». J’ai lu de très bonnes sagas/séries comme « L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante mais j’avoue que le tome suivant paraisse…

Lire des auteurs féminins ou des auteurs masculins ?

Pour moi, cette question n’a pas lieu d’être, je ne suis pas sexiste.

Acheter tes livres en librairie ou sur Internet?

En librairie, notamment pour les albums: j’aime feuilleter avant d’acheter. J’avoue tout de même acheter beaucoup sur Internet, notamment parce que j’achète souvent d’occasion.

Que les livres deviennent des films ou des séries ?

Je trouve qu’en général, ce n’est jamais terrible donc ni l’un ni l’autre. J’ai bien aimé « Le liseur » cependant.

Lire 5 pages par jour ou 5 livres par semaine ?

5 livres par semaine, même si souvent, ce serait plutôt 5 pages par jour.

Devenir chroniqueur ou écrivain ?

Les deux. Je ne me considère ni comme l’un ni comme l’autre. J’aime écrire, j’aime manipuler les mots mais ne suis pas une pro et n’ai pas de public dédié.

Ne lire que tes 20 livres préférés tout le temps ou ne lire que des nouveaux livres ?

Je préfère lire de nouveaux livres parce que la littérature enrichit, toujours. Et qu’un bon vieux Balzac peut tout à fait être un nouveau livre et une belle decouverte.

Être bibliothécaire ou libraire ?

Bibliothécaire. C’est un métier proche du mien.

Ne lire que ton genre préféré ou lire tous les genres sauf ton préféré ?

Je n’ai pas vraiment de genre préféré mais il y a des genres auxquels je n’adhère pas et que je ne lis que peu (les mangas, par exemple)

Livres papier ou ebooks ?

Je lis les deux. J’ai une liseuse pratique dans les transports. Mais j’aime aussi tourner les pages d’un livre imprimé.

Et vous, que préférez-vous?

Pour reprendre ce tag sur votre blog, il vous suffit de copier-coller les questions

Précision: l’image est issue du site Pixabay qui permet de prendre et de faire circuler des images libres de droit.

Bilan de lecture (Septembre/0ctobre 2019)

Voici le deuxième bilan de lecture depuis l’ouverture de ce blog.

L’heure de la rentrée ayant sonnée en septembre, j’ai été pas mal occupée professionnellement en septembre et n’ai pas lu autant que je l’aurais voulu. J’ai de plus du mal à lire dans les transports, le matin et le soir: trop de monde, trop peu d’espace…je n’aime pas faire de l’action de lire une action publique, j’aime lire dans la tranquillité de mon logement (au lit, par exemple). Puis, pour être honnête, j’ai été une très grosse lectrice (un roman par jour en période de vacances) et la vie d’adulte (boulot, enfant, diverses occupations) fait que je lis moins…

Nombre de livres lus: 16 livres, des romans

Livre préféré du mois

J’ai relu les billets écrits durant ce mois et hésité. Je crois bien que mon coup de coeur revient tout de même à Le plus fou des deux de Sophie Bassignac. Pour la marionnette. Parce que c’est sublime de trouver un moyen de s’exprimer à travers un objet. Je rajoute aussi Murène de Valentine Goby parce que ce livre nous apprend que le dépassement de soi peut surgir dans n’importe quelle circonstance, même malgré soi.

Déception du mois

Je crois que le livre qui m’a le plus décue est Une joie féroce de Sorj Chalandon. Il est bien écrit mais l’histoire ne m’a pas convaincue, j’ai trouvé que de nombreux détails étaient tirés par les cheveux (la princesse d’Arabie, l’escroc géorgienne…)

Lectures à venir

J’ai commencé mon chemin dans la blogosphère et découvert d’autres blogueurs et d’autres livres à lire. En voici quelques-uns: un autre livre de Cécile Coulon, Récit d’un otage de Guy Delisle, Cigale de Shaun Tan ou encore les Etoiles de l’histoire: Chaplin (je publie peu de billets sur les albums et bandes dessinées mais j’en lis aussi). J’ai quelques réservations en cours à la médiathèque et en ce moment, je lis surtout des livres numériques donc la lecture des ouvrages cités ne sera pas pour tout de suite par contre.

Précision: afin de respecter les droits d’auteur, merci de ne pas prendre la photo sans autorisation (je l’ai prise moi-même).

Girl -Edna O’Brien

Un roman sidérant, tout simplement. L’adjectif a déjà été utilisé mais que dire d’autre? Époustouflant. Déchirant aussi.

Editions Sabine Wespieser – 05/09/2019-256 pages

Je copie le mot de l’éditeur:

« Girl est un roman sidérant, qui se lit d’un souffle et laisse pantois. Écrivant à la personne, Edna O’Brien se met littéralement dans la peau d’une adolescente enlevée par Boko Haram. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle son rapt, en compagnie de ses camarades de classe ; la traversée de la jungle en camion, sans autre échappatoire que la mort pour qui veut tenter de sauter à terre ; l’arrivée dans le camp, avec obligation de revêtir uniforme et hijab. La faim, la terreur, le désarroi et la perte des repères sont le lot quotidien de ces très jeunes filles qui, face aux imprécations de leurs ravisseurs, finissent par oublier jusqu’au son de leurs propres prières. Mais le plus difficile commence quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eu d’un de ses bourreaux. Après des jours de marche, un parcours administratif harassant lors de son arrivée en ville, celle qui a enfin pu rejoindre son village et les siens se retrouve en butte à leur suspicion et à l’hostilité de sa propre mère. Victime, elle est devenue coupable d’avoir introduit dans leur descendance un être au sang souillé par celui de l’ennemi. Écrit dans l’urgence et la fièvre, Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, une fois encore, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à survivre et son inaltérable confiance en la possible rédemption du cœur humain, l’héroïne de ce très grand roman s’inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l’expérience de la jeune Edna O’Brien, mise au ban de son pays alors qu’elle avait à peine trente ans. Devenue un des plus grands écrivains de ce siècle, elle nous offre un livre d’une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques. » (roman paru en septembre 2019)

Si cela doit achever de vous convaincre, ce qui m’a le plus interpellée dans le récit, c’est la force de survie de la narratrice. Quoi qu’il lui arrive, elle a l’espoir d’un monde meilleur. Et aussi son attachement à sa fille. C’est un déchirement pour elle de ne pas être soutenue par les siens à ce retour, ô combien attendu. Et pourtant, pour sa fille, elle est prête à tout…

A lire. Parce que ce roman, malgré un sujet tragique, est plein d’humanité.

La goûteuse d’Hitler- Rosella Postorino

Editions Albin Michel – 02/01/2019- 400 pages

Lors de sa parution, en janvier 2019, le titre de cet ouvrage m’a intriguée. Je n’avais que peu entendu parler de ce fait (le dictateur Hitler avait des goûteuses, ah bon?), logique somme toute et probablement pas inédit. Cela m’a intéressée, comme tout ce qui a trait à la Seconde Guerre mondiale et à la vie quotidienne des diverses populations, opprimées ou non (je ne vais pas m’étendre en plus sur le devoir de mémoire, indispensable d’après moi). Pour ceux mal à l’aise avec le lecture d’un livre sur un tel sujet, je vous invite à lire d’abord, avant de décider s’ils liront ou pas le livre, un extrait proposé sur le site des Editions Albin Michel (voir ici: https://www.albin-michel.fr/ouvrages/la-gouteuse-dhitler-9782226401854). Je vais de ce pas lire le roman maintenant (eh oui, je rédige parfois les introductions de mes billets avant de lire) et reviens ensuite vous en dire plus.

Résumé du livre

1943.En Prusse orientale, Hitler s’est retranché dans son bunker. Il engage des goûteuses, de peur d’être victime d’un empoisonnement par l’alimentation. Parmi elles, Rosa, femme de soldat, Berlinoise arrivée depuis peu au village chez ses beaux-parents.

Elles sont dix goûteuses. Dix femmes qui savent qu’elles vont osciller entre survie et peur: chaque bouchée qu’elles avalent peut être la dernière…Cela crée une drôle d’ambiance au réfectoire, teintée de contraintes et de trahisons…

Mon avis de lecture

L’auteure italienne nous présente un pan assez méconnu de la Grande Histoire et s’en tire avec brio, le livre ayant été primé à plusieurs reprises:Prix Campiello, prix Rapallo, prix Pozzale Luigi Russo…

Le récit est bien mené, fait de multiples rebondissements qui permettent de continuer le lecture jusqu’au bout en se demandant comment tout cela va finir…L’auteure présente cela comme la confession de Margot Woelk qui n’a dévoilé son secret (devoir goûter les plats préparés pour Hitler) qu’à 95 ans. Son histoire est narrée à travers le personnage principal de Rosa Sauer.

Si le sujet a longtemps été tabou pour elle, cela en dit long sur le statut des Allemands pendant la guerre, au sein même de leur pays. L’auteure montre comment a vécu la population au plus près du dictateur. Certains ont connu la faim, les conditions de vie difficiles et la peur aussi. Rosa (ou Margot) aura survécu et nous aura apporté son témoignage. Les mots ne sont jamais vains, quand la petite histoire côtoie la grande. Ce livre permet de s’interroger sur le genre humain, dans toutes ses dimensions. A lire donc.

Chroniques de Jérusalem – Guy Delisle

Editions Delcourt – 16/11/2011

Ce matin, j’ai découvert sur le blog de Uska V. un billet consacré à une bande dessinée de Guy Delisle que je n’ai pas encore lue (pour lire, c’est ici: https://wordpress.com/read/feeds/80291525/posts/2465494735). En revanche, je me décide à partager avec vous mon avis sur l’album Chroniques de Jérusalem.Paru en 2011 aux éditions Delcourt, cet album de bande dessinée autobiographique (selon la terminologie de l’encyclopédie collaborative Wikipedia) a obtenu le Fauve d’Or-Prix du meilleur album du festival d’Angoulême en 2012.

Résumé

Guy Delisle et sa famille s’installent pour une année à Jérusalem. Mais pas évident de se repérer dans cette ville aux multiples visages, animée par les passions et les conflits depuis près de 4 000 ans. Au détour d’une ruelle, à la sortie d’un lieu saint, à la terrasse d’un café, le dessinateur laisse éclater des questions fondamentales et nous fait découvrir un Jérusalem comme on ne l’a jamais vu.

Mon avis de lecture

Autant le dire tout de suite, je ne serai pas très objective: j’ai adoré cet album! Un vrai coup de coeur! Une découverte de l’auteur, aussi!

J’ai lu le roman graphique non à sa parution mais quelques années après. Cela ne change rien, vous pouvez vous aussi foncer en librairie vous le procurer (pour découvrir quelques planches, je vous invite à consulter le site des éditions Delcourt: https://www.editions-delcourt.fr/serie/chroniques-de-jerusalem.html).

Ce roman est avant tout un carnet de voyages, la découverte d’une ville de personnes vivant auparavant en Occident mais habituées à voyager (en Birmanie si l’on prend pour exemple les Chroniques birmanes). Guy Delisle nous fait voyager dans de petites ruelles, dans les lieux saints (églises, mosquées et synagogues), dans les différents quartiers.

Mais au delà d’une minutieuse description de la ville qui donne envie de la visiter, Guy Delisle en fait également un reportage, s’intéressant à son histoire politique, religieuse, géopolitique. Il crayonne à longueur de journée et nous donne à voir une situation politique loin d’être simple qui impacte sur la vie quotidienne: les rapports sont codifiés entre les différentes religions mais les tensions sont nombreuses (on peut relever une montée des conditions sécuritaires).

Son objectif n’est pas de prendre parti et il utilise souvent l’humour pour représenter des situations qui paraissent ubuesques.

Des dessins simples, compréhensibles par tous pour un résultat sublime: cet album a tout à fait mérité son Prix! et tend à nous faire réfléchir sur la situation humanitaire mondiale.

Une joie féroce – Sorj Chalandon

Editions Grasset – 14/08/2019-320 pages

A première vue, on pourrait se croire embarqué(e) dans un roman policier: l’incipit décrit une ambiance d’avant braquage: quatre femmes qui ont accessoirisé leurs tenues avec lunettes noires et cheveux synthétiques sont en voiture et l’une d’elles sort un flingue. Un vrai. Ce premier chapitre s’appelle « Une vraie connerie ». Et hop, on tourne la page et on arrive à « Sept mois plus tôt ». Alors, Monsieur Chalandon, comment en est-on arrivé là, dites-nous! (Et c’est là qu’on se rend compte que non, ce n’est pas du tout un roman policier…)

Au début de l’histoire, il y a Jeanne, d’abord. Elle a 40 ans, un métier qu’elle aime (elle est libraire), un mari qui travaille beaucoup, Matt. Entre eux, Jules, un enfant mort à 7 ans, le drame de leur vie.

Lors d’un contrôle médical, elle apprend qu’elle a un cancer du sein. C’est un véritable bouleversement, d’autant que son mari lui dit que c’est trop dur pour lui. Il a peur qu’elle soit chauve, elle a peur de perdre un sein: cette dissonance les mènera à la séparation.

A l’hôpital où elle va faire de la chimiothérapie, Jeanne rencontre Brigitte, une femme malade également qui l’écoutera et la conseillera. Elle lui présentera Assia et Melody. Toutes ont un point commun: elles sont en manque d’enfant: Jeanne a perdu le sien, Jules, Assia a choisi d’avorter, Brigitte n’a pas fait la bonne rencontre et Melody a une fille qui lui a été enlevée par son père. Solidaires pour affronter la maladie, elles le sont aussi lorsque l’une des leurs a besoin d’elles. Et parce qu’elles ne sont plus à cela près, elles échaffaudent un plan pour être braqueuses…

Mon avis sur ce roman

Je n’ai eu aucun mal à entrer dans l’histoire de ce roman paru en août 2019. Sorj Chalandon nous présente un personnage attachant (Jeanne) qu’on a envie d’aider dans l’épreuve qu’elle traverse. On vit avec elle les étapes de sa maladie: l’attente du diagnostic, l’annonce, les réactions des proches, la perte des cheveux, les séances de chimiothérapie…

Mais j’ai été déçue par la suite de l’histoire. Les valeurs véhiculées sont fortes, la solidarité, l’amitié comptent pour ces femmes. Mais l’histoire des trois autres femmes ne m’a pas touchée.Pas plus que l’idée du braquage, trop tirée par les cheveux par de nombreux détails. L’écriture de Sorj Chalandon est agréable mais il y a quelque chose dans ce roman qui fait qu’on n’y croit pas vraiment!

Je garderais plutôt en tête le superbe Le jour d’après (2017).

Murène – Valentine Goby

Editions Actes Sud -Août 2019- 384 pages

François Sandre, parisien de 22 ans, est un jeune homme à qui tout sourit en cette année 1956: ses parents ont un atelier de couture, sa soeur Sylvia l’admire, il a rencontré Nine et ils sont amoureux…

Il va aider son cousin dans les Ardennes et tout bascule brusquement. Le camion qui l’y emmène se retrouve bloqué, il part à travers bois à la recherche d’un village. Il n’y parviendra jamais: une petite fille le retrouve quelques heures plus tard, inconscient, allongé sur le dos. Il est monté sur un wagon oublié, une déflagration a retenti, son corps étant mouillé par la neige a été un excellent conducteur et l’accident électrique est arrivé. De ces instants, il en gardera un trou noir.

Il se réveille à l’hôpital de V. Les médecins sont incertains sur son sort, il est vivant, c’est un miracle, ils n’ont jamais eu de patients comme lui, ils ne savent s’il vivra ou non. François se retrouvera amputé des deux bras, avec des pans de mémoire entiers oubliés: exit son amoureuse, Nine, il a tout oublié de leurs instants qui n’étaient qu’à eux. Il a oublié aussi que Sylvia est devenue un peu sourde l’année précédente, suite à un accident de feu d’artifice dont il s’était senti coupable. Il a oublié aussi l’accident de chantier de son copain João et la grève qui a suivi, les ouvriers du chantier protestant contre leurs mauvaises conditions de travail, leur sécurité n’étant pas assurée correctement…

Vaille que vaille, il va alors devoir réapprendre à vivre avec son nouveau corps. Tous les gestes sont à réinventer: comment va t-il y parvenir? Devra t-il mettre une prothèse? Comment la médecine va t-elle l’accompagner dans son parcours de rééducation, sachant qu’on en est aux balbutiements de la chirurgie réparatrice? Le corps, ce corps devenu si encombrant, si lourd, sera aussi à apprivoiser.

François finira par se comparer à une murène: un animal qu’il a vu à l’Aquarium de la Porte Dorée. Le dictionnaire Larousse définit la murène comme « un poisson marin serpentiforme, à la peau nue, à la large bouche munie de fortes dents, pouvant atteindre plus de 3 mètres ». Valentine Goby ajoute que les murènes sont des  » créa­tures d’apparence monstrueuse réfugiées dans les anfractuosités de la roche, mais somptueuses et graciles aussitôt qu’elles se mettent en mou­vement ».

François deviendra donc murène et se mettra à fréquenter les piscines, rencontrant d’autres personnes handicapées sportives. Il apprendra à nager et deviendra également un membre actif de l’association Rhin et Danube qui est un collectif d’amputés, civils ou militaires.

Quelques années plus tard, le handisport trouvera ses lettres de noblesse et les Jeux paralympiques auront lieu à Tokyo en 1964…

Mon avis sur ce roman

Valentine Goby signe ici un roman (paru en août 2019) plein de sensibilité, d’une humanité sans pathos. Dès le début, les premières scènes sont saisissantes: dans le chapitre « Le jour de Bayle », le héros paraît si vivant, en mouvement: «  il traverse l’atelier de couture, il passe l’avenue de Clichy » mais très vite pourtant, on pressent le drame, aucun souvenir ne reste des bruits, de l’ambiance des rues et de ses pensées:  » il oubliera la marchande au réchaud, la pensée qu’il a eue soudain…« , « il oubliera le dix tonnes, Toto, le boucan« . Il oubliera Nine aussi  » Et pourtant, Nine en lui va disparaître. Le temps se figera en amont de leur histoire, la réduira aux traits fugaces d’une femme entrevue dans le métro. »

Valentine Goby écrit dans l’urgence des événements, elle nous donne à voir les choses dans leur immédiateté et ce passé bloqué à jamais dans la mémoire comme si nous y étions, spectateurs impuissants.

Elle écrit aussi dans un présent magnifique. Un présent qui décompte les jours de François, après l’accident, qui décrit ses jours à l’hôpital: « Cinquante-deuxième jour,François tient assis au bord de son lit…Cinquante-septième jour, il parvient à s’ancrer sur ses jambes…« . Le temps est lent et nous le suivons dans sa convalescence, dans la redécouverte de son corps…Arrive aussi le désir d’un autre corps que le sien, si vibrant: Nine, il se souvient de son désir…Arrive aussi sa relation avec Nadine, une infirmière de l’hôpital de V.: il lui fait écrire, il est amoureux, il pense avoir le temps et deux ans s’écoulent…Sa désillusion est grande lorsqu’il comprend que pour elle aussi, deux ans se sont écoulées mais pas de la même façon: elle a rencontré un autre homme.

Ce roman restera marqué par les apprentissages et les découvertes: des découvertes amoureuses, des découvertes amicales aussi. Et l’apprentissage de la natation. Qui offre au héros de pouvoir se découvrir et s’affirmer dans un nouveau corps. C’est un véritable dépassement de soi.

Comme dans ses nombreux autres romans, Valentine Goby nous prouve son degré d’empathie envers des êtres humains qui sont humains, justement, avec leurs émotions, leurs espoirs, leurs failles. Ce roman est à lire au moins pour plusieurs raisons: l’écriture est une écriture du mouvement, les actions se succèdent comme des films, des images qui ne se laissent pas emporter, les personnages sont sympathiques, ils sont en devenir aussi et certaines scènes sont particulièrement frappantes: auriez-vous pensé à utiliser vos pieds pour écrire ou pour manger?

Kinderzimmer – Valentine Goby

Éditions Actes Sud-Août 2013-224 pages

Actuellement en train de lire le dernier roman de Valentine Goby, Murène (cela fera l’objet d’un prochain billet), je me rappelle n’avoir pas encore consacré de billet au sublime Kinderzimmer.

J’ai découvert ce roman paru en août 2013 dans un contexte professionnel: il faisait partie de la sélection pour le Prix des Lycéens d’Ile de France, auquel j’ai assisté en 2015, au Salon du Livre à Paris (porte de Versailles, pour les connaisseurs). Mais je n’ai pas usé que de mon oeil de professionnelle du livre, mon coeur aussi a contribué et battu fort, fort pour ce roman, me submergeant d’émotion.

Le sujet même d’abord: une Kinderzimmer est une pièce destinée aux nourrissons, dans un endroit où la vie est plus facilement enlevée que donnée. N’oublions pas: nous sommes en 1944, en pleine seconde guerre mondiale. Au camp de Ravensbrück. J’apprends ainsi que non seulement des bébés ont survécu dans les camps de la mort mais aussi que certains y sont nés, y ont vécu et survécu.

Elle s’appelle Mila (ou Suzanne à l’état civil), elle a 20 ans. Au printemps 1944, elle arrive au camp qui compte 40000 femmes, venues d’Europe. Pour des faits de résistance. Elle n’est pas seule, sa cousine l’accompagne. Et aussi un petit être qui grandit en elle.
Elle connaîtra une descente aux Enfers, processus de déshumanisation orchestrée par les nazis. La faim, le froid, la promiscuité avec les autres femmes, l’épuisement, le désespoir et toujours le devoir d’obéir aux règles. Travailler, ne pas protester, quelles que soient les conditions, même lors des appels en pleine nuit, même quand des camarades manquent à l’appel parce qu’il a fallu fermer leurs yeux pour toujours.

Mila se dit qu’il faut survivre pour ce bébé, même s’il est le signe d’une anomalie dans l’univers concentrationnaire. En attendant, elle lutte pour sa survie, même si c’est pas la vie, dit-elle. Et une camarade, Teresa, lui répond « qu’être vivant, c’est faire des gestes qui préservent ».

Des années après, c’est Suzanne qui témoigne devant de nombreux lycéens et répond à leurs questions. Oui, elle est sortie du camp avec un bébé, James, à qui elle a raconté son histoire Oui, ce bébé, c’était un espoir pour elle comme pour d’autres, une raison de vivre.

Valentine Goby nous offre un récit court mais intense, sans verser dans le pathos. Le sujet même ne prête pas à rire et n’appelle pas non plus un jugement. Cela s’est passé et il a été possible de s’en tirer. L’humain s’est accroché dans l’inhumain, le présent de narration fait s’étaler les choses sous nos yeux. Cela prend aux tripes, cela bouleverse à un point tel qu’on mesure ce qu’est la vie aux frontières de la mort…A lire, à lire, à dire aussi, il faut en parler aux jeunes générations…

L’insouciance – Karine Tuil

Editions Gallimard – 18/08/2016-528 pages

Romain Roller, lieutenant de l’armée française, revient d’Afghanistan, traumatisé par la mort de ses hommes, impuissant. Il a une liaison avec une journaliste, Marion Decker. Celle-ci n’est autre que la troisième épouse de François Vély, un homme d’affaires qui sera bientôt l’objet d’un scandale. Il est photographié pour un magazine assis sur une oeuvre d’art représentant une femme noire. On l’accuse alors d’être raciste. Un homme viendra à son secours: Ousman Diboula, conseiller à l’Elysée, qui voit là un moyen de relancer sa carrière…

Mon avis sur ce roman

Karine Tuil nous livre le portrait de quatre personnages à la recherche de leur destin, tous pouvant s’interroger sur la question des origines et du déterminisme social. Si Marion est aujourd’hui journaliste, elle a passé son enfance de famille d’accueil en famille d’accueil. Romain, lui, s’est engagé dans l’armée parce qu’il ne savait pas trop quoi faire, adolescent sur la mauvaise pente, son père étant mort au combat (connaitra t-il le même destin?), sa mère et son beau-père viennent de se séparer. Ousman l’a connu adolescent d’ailleurs parce qu’il était animateur social et aidait les jeunes. Fils d’immigrés ivoiriens, sa carrière politique est fulgurante depuis les émeutes de 2005. François Vély, quant à lui, s’appelle en réalité Lévy, son grand-père était juif mais son père l’a élevé dans le catholicisme, comme sa mère.

Tous feront preuve d’une insouciance qui ne sera pas sans conséquences:Ousman ne sait pas à quel point pour réussir en politique, il faut savoir se taire et encaisser, même en cas de racisme. Il mettra du temps avant de s’apercevoir qu’il a été pris pour un faire-valoir du gouvernement, il a été la caution de la carte « diversité ». Et du jour au lendemain, il passe au second plan et s’il mettra tout en oeuvre pour revenir sur le devant de la scène politique, rien ne sera plus pareil…

François Vély, lui, appartient au clan des « bien-nés » et évolue dans un monde d’affaires rempli de mondanités. Le scandale médiatique qui s’abat sur lui lui fait connaître des moments difficiles: ses origines juives lui sont rappelées, pourquoi donc n’a t-il pas davantage soigné son image?

Marion et Romain seront insouciants dans leur histoire d’amour. Le mariage de Marion avec François a eu lieu juste après le suicide de Katherine, la deuxième épouse et mère des enfants. Romain, lui, s’interroge sur les sacrifices humains et le rôle de l’armée mais il n’a qu’une idée en tête: retrouver Marion, délaissant femme et enfant.

Karine Tuil aborde de nombreux sujets contemporains: la lutte contre le terrorisme, le départ de jeunes soldats en mission à l’étranger, le rôle et la responsabilité de l’armée, la montée politique de certaines catégories de population, dites minoritaires au gouvernement, la montée du communautarisme et l’embrigadement de jeunes au nom de la religion. La quête de l’identité est un des sujets centraux qui met également en lumière une société loin d’être facile et violente. Que l’on soit Blanc, Noir, Juif ou non, ce roman est construit autour d’une lutte des classes pour chacun des personnages.

Très fouillé et documenté, le style du roman est alerte et rythmé. Avec maints détails livrés sans détour qui font que chacun peut s’interroger sur ce qu’il aurait fait à la place de tel ou tel personne.

Conseil: ce roman paru en août 2016 est à lire absolument, surtout si vous voulez découvrir le microcosme d’une société d’individus en quête d’eux-mêmes.

Le ciel par-dessus le toit- Nathacha Appanah

Nathacha Appanah née en 1973 est née à l’île Maurice et vit actuellement en France. Elle écrit un premier roman très remarqué en 2003, Les Rochers de Poudre d’Or,qui sera distingué par le Prix RFO. Elle met souvent en scène des personnages mauriciens. Le ciel par-dessus le toit est son septième roman: il figure sur la première sélection du prix Goncourt.

Editions Gallimard-22/08/2019-128 pages

«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.» (présentation de l’éditeur, Gallimard) (août 2019)

En 128 pages, Nathacha Appanah nous livre le portrait de 3 êtres à la dérive, unis par les liens du sang.

D’abord Phenix, la mère. Jusqu’à ses 11 ans, elle s’appelait Eliette et faisait tout ce que ses parents voulaient, notamment chanter en public. Et un jour, un cri à la place d’un chant, elle vient de vivre un traumatisme et cette crise l’amènera tout droit à l’hôpital psychiatrique.

Elle aura ensuite 2 enfants. Paloma, une enfant qui paraît effacée, fragile, qui finira par fuir le foyer familial à l’adolescence. Laissant son frère Loup grandir sans trop de repères: on le trouve un peu bizarre, il a du mal à contrôler ses émotions.

A 17 ans, il finit par se retrouver en prison. Comme Verlaine, l’auteur du poème  » Le ciel est par-dessus le toit » dont s’inspire le titre. Nathacha Appanah résume ces vies cabossées en peu de mots mais l’univers de chaque personnage est plein de poésie: leurs mondes intérieurs en font des êtres à part qui ont du mal à se rejoindre.

Que peut-on trouver sous les toits de la prison? Où puiser la beauté du monde, où est donc la couleur du ciel, dans la noirceur du quotidien? Nathacha Appanah laisse une note d’espoir: peut-être qu’autour d’une vraie prison, les liens familiaux vont se resserrer…

Conseil: à lire! surtout si vous aimez suivre le destin d’âmes malmenées!

Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu

Editions Acte Sud – Août 2018- 432 pages

Les garçons Anthony et son cousin Hacine et les filles, Clémence et Stéphanie, issues d’un milieu plus aisé, sont des enfants de la vallée de Heillange (ville fictive), dans l’Est, non loin du Luxembourg. Nous allons suivre leurs parcours pendant 4 étés, l’action débute en 1992 puis arrivent 1994, 1996 et 1998, le livre étant lui-même divisé en 4 chapitres, un par période.

Que peuvent donc faire des adolescents dans une ville marquée par la désindustrialisation, le chômage, l’alcoolisme et le désœuvrement des parents, aigris ou revanchards sans en avoir les moyens? Ils se réunissent en bandes, vont se baigner au lac, parlent, se disputent, jouent au ballon, avec leurs mobylettes, font l’amour aussi. Comme tous les jeunes de France, me direz-vous.

Nicolas Mathieu ne nous parle pas seulement de cela: il nous décrit une France de classes moyennes, avec maison-jardin-crédit à payer. La France d’ouvriers qui ont cru faire mieux que leurs parents, qui ont eu leur titre de propriété mais les voilà ancrés dans une certaine lassitude de la vie…

A 14 ans, Anthony observe autour de lui et rêve d’ailleurs. C’est pas très vendeur, la vie proposée par les adultes du coin: des formations courtes, sans réels débouchés, des emplois pas folichons…Il connaît son premier amour avec Stéphanie, considérée comme une petite bourgeoise. Il découvre aussi les strates d’une société sans fard qu’il observe sans concession…

Mon avis sur ce livre

Nicolas Mathieu mérite indéniablement le Prix Goncourt, de par la qualité de sa description infinitésimale de ce que l’on peut appeler « la France péri-urbaine ». Si le langage utilisé est souvent cru, on l’imagine sans peine être celui de cette génération d’enfants des années 70 grandissant dans les années 90. On a prêté à l’auteur une volonté balzacienne ou encore zolienne, on l’a comparé à Annie Ernaux. Il y a de tout cela dans ce roman paru en août 2018, c’est vrai: mais son projet littéraire repose aussi sur la perception adolescente des choses. Et c’est pour cela que l’on retrouve des pages et des pages d’excès, parce qu’un adolescent est dans le plein: le plein d’amitié, le plein d’amour, le plein de découvertes, de sensations, de violence de toutes parts aussi: violence de la découverte de sa classe sociale, violence d’une décision à prendre, urgence même. Comment fait-on pour s’arracher d’un endroit où rien ne bouge depuis des décennies? Comment fait-on pour vivre sa vie? Et doit-on nécessairement s’extirper de ce monde pour être heureux?

Anthony observe, le temps passe, certains jeunes de la vallée partent et reviennent aussi: parce qu’ils ont cru que l’argent facile était ailleurs, dans l’univers violent de Marseille et ses drogues, et le retour dans ce cas-là est lourd. Parce que certaines ont cru que le travail, ailleurs, cela ira mais que fait-on quand on a des gosses? Qui peut les garder mieux que les grands-mères? Alors, retour dans la vallée. Ce roman est aussi le roman d’une jeunesse désillusionnée, qui ne croit plus aux rêves de leurs parents. A eux de faire leurs propres repères et de s’éloigner de ce monde d’ennui.

Conseils: à lire absolument. Pour découvrir une langue qui sonne tellement vraie et un roman plein d’humour.

Ça raconte Sarah – Pauline Delabroy-Allard

Editions de Minuit- 06/09/2018-192 pages

La course aux prix littéraires actuelle me donne envie de me replonger dans la course 2018 et je vais donc présenter dans cet article ainsi que dans un autre article deux romans que j’ai lus à cette époque. Le premier, ce sera Ça raconte Sarah, paru en septembre 2018, le deuxième, ce sera Leurs enfants après eux (dans un prochain billet,donc).

Voici la présentation de Ça raconte Sarah par les Editions de Minuit (ouais, un premier roman publié aux Editions de Minuit, rien de moins!): « Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S. « 

Pauline, tu vas dire que je ne me foule pas: cela fait un an que je dois écrire cette critique, j’aurais pu le faire avant alors maintenant, voilà que je me contente d’un copié-collé. Eh bien, non, je vais te donner mon avis (et à vous aussi qui me lisez) sur ton roman. Il faut juste se dire que cela ne sera pas très original, pas très novateur: tout a été dit depuis un an. Allons-y quand même parce qu’il faut bien se dire aussi que si le livre étant sans intérêt, il ne ferait pas l’objet d’un billet.

Pour ceux qui connaissent et ont lu le roman, vous pouvez passer ce paragraphe. Pour les autres, voici un bref résumé: la narratrice dont on ignore le prénom est professeure, mère célibataire abandonnée par le père de son enfant, elle habite dans le 15ème arrondissement de Paris où elle mène une vie tranquille, faite du quotidien et de ses lourdeurs, de culture et de soirées entre amis. Lors d’une soirée de Nouvel An, elle rencontre Sarah qui est violoniste. On lui en a parlé, sans que rien ne s’éveille en elle. Elle la revoit. Et puis, voilà, la machine est progressivement lancée: la passion, la passion amoureuse sous tous ses traits. Telle est la première partie. La deuxième est toute autre: elle évoque les affres de la passion, le lointain (une partie de l’action a lieu à Trieste), la souffrance, terrible, la perte aussi.

Mon avis sur le livre

Je commence par une remarque entendue: « Ce roman décrit très bien la passion amoureuse, il se lit bien mais les verbes au présent, bof… » (paroles approximatives). Sur ce premier point, je dirais que le présent est ce qui fait la force du roman: parce qu’une passion, parce que cette passion-là, c’est l’immédiateté, la fulgurance aussi. On n’a pas le temps de penser au passé, on ne ressasse pas les souvenirs, on vit les choses. Intensément. Énormément.

L’écriture de Pauline Delabroy-Allard est fluide, oui, et rythmée aussi: les phrases simples expriment la passion et aussi tout le caractère de Sarah. La première partie s’articule autour des prémices de cette passion de la narratrice. Et d’emblée, Sarah prend toute la place. Sarah si vivante. Sarah qui fait tout oublier. C’est l’abandon de soi, la découverte de l’Autre, la découverte des corps aussi. Le tout dans un quotidien qui semble sans importance s’il ne s’appelle pas Sarah. La description de la passion s’articule autour de références littéraires, autour de la musique, qui semble lui donner tout son tempo (car la musique, c’est tellement Sarah).

Mais la passion, c’est aussi brusquement sa fin. Et la douleur de la narratrice. Même si vivre avec Sarah (et par elle) se révèle épuisant. Cette narratrice qui perdra pied et cette perte, cette descente vers une certaine folie ne peut avoir lieu que dans l’ailleurs, pas dans le quotidien des lieux.Chez Pauline Delabroy-Allard, l’espace prend forme aussi au sein même des émotions, surtout dans la deuxième partie du roman. Trieste, tristesse, solitude. Et aussi suffocation dans ces lieux rétrécis qui sont tellement sans elle, sans Sarah. Ce n’est plus tant la personne de Sarah qui est décrite, c’est son absence qui emplit les murs, c’est l’impact de la passion de la narratrice pour elle. Et on se demande comment tout cela se terminera…

Merci, Pauline, pour la description d’un Paris que je connais: le 15ème arrondissement à son charme. Merci pour ces nombreuses belles pages sur la passion amoureuse et son déclin, façon 21ème siècle (parce que les personnages du roman sont modernes, contemporains, Sarah, cela pourrait être notre meilleure pote, celle qu’on invite aux soirées, la narratrice pourrait être celle qu’on console, sachant que ce qu’elle livre n’est que l’iceberg de sa douleur).

Merci pour ce premier roman qui en annonce d’autres, espérons-le, tout aussi prometteurs.

Pour en finir avec la parution de ce roman il y a un an, j’ajoute pour ceux et celles qui l’ignorent que Ça raconte Sarah n’a finalement pas obtenu le Prix Goncourt, bien qu’étant en lice pour ce Prix au deuxième tour. Mais il a obtenu les prix littéraires suivants en 2018: le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama, le prix des Libraires de Nancy, le Prix Envoyé par la Poste, le Prix du Style et il a été le Choix Goncourt de la Suisse, de la Roumanie et de la Pologne.

Ajoutons donc que lire Ca raconte Sarah suppose d’entrer dans un univers. L’univers de l’auteure: vous n’avez qu’a lire les nombreuses interviews qui ont été faites pour son roman, vous comprendrez un peu (un peu parce que je reste persuadée qu’un écrivain, surtout auteur d’un premier roman, ne se dévoile pas complétement) sa démarche littéraire, son trajet jusqu’à la consécration de ce roman…Car Ça raconte Sarah est une histoire qui a toute sa place dans l’écriture de l’intime et aussi l’écriture du dépassement de soi et le roman en tant qu’objet continue sa trajectoire à l’international.

Good luck, Pauline, je salue ton travail et ta force d’écriture!

Une fille dans la jungle – Delphine Coulin

Editions Grasset – 23/08/2017 – 240 pages

Elle s’appelle Hawa, elle est Éthiopienne et la jungle, c’est sa maison. Non la jungle peuplée d’animaux et de bêtes féroces mais le bidonville de Calais. Hawa est une migrante et après l’Ethiopie qu’elle a fui parce que sa mère voulait la marier à un homme vieux, elle a connu le Soudan, la Libye, la traversée méditerranéenne en bateau, l’Italie puis la France. Et Calais, cette ville portuaire et maritime du Nord de la France qui regorge de chômeurs.

Elle va tenter de rester et de vivre dans cette jungle, après son démantèlement et le départ de nombreux migrants en bus vers d’autres endroits. Avec 5 autres jeunes du camp, 4 garçons et 1 fille dont 2 frères et un jeune garçon de 10 ans. Ils ont tous un rêve, un Eldorado: gagner l’Angleterre.

Dans ce roman paru en 2017, Delphine Coulin nous raconte leur histoire (probablement celle de nombreux autres migrants) avec justesse, par une écriture sans fioritures, qui va droit au but. Crasse, puanteur, boue, faim, froid, fatigue sont leur quotidien. Ce ne sont que des enfants et pourtant, ils ont déjà tant souffert! Et leur survie à Calais est aussi souffrance.

Satisfaire leurs besoins primaires (manger, dormir, se laver, être en sécurité) est vital pour eux et au début, ils pensent pouvoir y arriver ensemble. La traversée vers l’Angleterre, ils la tenteront ensemble aussi.

Mais très vite, la réalité les rattrape: leur monde est violent et les prédateurs rôdent. Tu veux manger? Va donc voler dans les supermarchés! Tu veux tenter de passer de l’autre côté de la Manche? Paye l’accès au parking de camions! Tu es une fille? Prends garde à toi, surtout! Tu as cru tout voir lors des voyages réalisés dans des conditions effroyables? Ton périple ne s’arrêtera pas là!

Avis de lecture

Roman au style fluide, Une fille dans la jungle est une narration très détaillée des conditions de vie de migrants mineurs isolés livrés à eux-mêmes. La solidarité entre eux fait place peu à peu à des êtres déshumanisés, préoccupés uniquement par leur survie, quitte à ce que cela passe par des conditions pas très honnêtes (vols et violences). Comme Hawa le souligne, ces migrants font peur. Le roman prend aux tripes, pourtant: on les suit, ces jeunes, on a envie de les aider, de les emporter loin aussi.

Delphine Coulin nous fait nous interroger sur notre humanité aussi: que faire pour eux, qui ont connu tant de violences? comment leur redonner confiance? On sait tout cela, on lit et regarde les informations, on sait qui sont les migrants, leur parcours. Et pourtant, on a envie de dire: « Merci, Delphine Coulin. Merci de rappeler que tant qu’il y a de l’espoir, les choses sont possibles. »

A lire absolument. C’est une leçon d’humanité…

Les quatre gars – Claire Renaud

Editions Sarbacane-03/01/2018-232 pages

Une fois n’est pas coutume, je vous présente un roman pour adolescents. La raison en est simple: il fait partie de la sélection du Prix Les incorruptibles (la lecture est donc d’ordre professionnel) et il est destiné aux élèves de 5ème-4ème (il est conseillé à partir de 13 ans).

Voici ce que dévoile la quatrième de couverture:

« Dans la famille, on est quatre gars – et des gars pas très cordiaux. Il y a mon papi, mon père, mon grand frère Yves et moi, 9 ans, Louis. On vit à Noirmoutier – on récolte du sel et on le vend sur le marché. La mer nous sale, nous nourrit, nous apaise et nous éblouit.
Chez nous, ça ne parle pas, ça rit peu. Il faut dire que les femmes sont parties une à une. Depuis, Papa vit comme un bernard-l’ermite dans sa coquille. Papi parle au fantôme de mamie quand il veut un avis sur la cuisson des crêpes. Yves, lui, est accro à la muscu.
Et moi? Ben, moi, j’aimerais bien croire que cette vie, on peut faire mieux que presque la vivre. »

Ca, c’est pour planter le décor. Le minimum du minimum: si les adolescents lisent cela, qu’ils ne considèrent pas qu’ils connaissent l’histoire…

Car chacun des gars est décrit dans cette famille Dégâts. Et les copains de Louis, également. On apprend ainsi comment Yves, du haut de ses 17 ans, à sa façon de jouer les gros bras, se met à déclamer du théâtre, Cyrano de Bergerac d’abord puis Corneille, Molière, Racine etc, le tout pour épater une fille. On apprend comment Papi, Papi si jovial, est en fait lui aussi un personnage ancré dans la douleur, marqué par la mort de sa femme. On apprend surtout comment Papa, tout taiseux qu’il est, se révèle être un personnage pas si antipathique qu’il y paraît. Tout cela, c’est le point de vue de Louis car c’est lui le narrateur au fil de l’histoire.

Si je me prêtais au jeu des adolescents qui devront certainement décrire leur personnage préféré, je dirais que je préfère Jean-Marie, le père. Parce qu’il a beau se taire et sembler faire la pluie et le beau temps dans cette famille (surtout la pluie), on sent bien que son fils est content de découvrir un papa qui montre ses sentiments. Il est drôle aussi sous ses aspects bourrus. Vous verrez, la scène du restaurant où il trouve tout trop cher parce que les produits, il les connaît, il en fournit même au restaurateur, alors voilà, c’est un homme pratique, il s’emporte et peu importe les conventions sociales. J’aime le personnage du père parce que c’est aussi à travers lui que son fils apprend la vie: une vie pas toujours simple. Mais la leçon qu’il lui donne, c’est que les sentiments sont le sel de la vie, aussi bons que le sel de Noirmoutier que la famille vend au marché.

Si l’on devait parler de l’ambiance du roman (au sens large: les paysages, les décors etc…), je dirais que ce qui est frappant, c’est la multitude des métiers décrits et les personnages qui en parlent: il y a d’abord Jules, futur docteur comme son père qui emploie du vocabulaire bien scientifique pour son âge. Il y a ensuite Denis, fils de gendarme, qui a un certain sens de la droiture (est-ce pour cela qu’il fait tout de travers, pas tout à fait tout mais rien n’est une réussite totale? c’est drôle, je vous dis). Il y a aussi les restaurateurs, les vendeuses d’œillets au marché, les pécheurs, la prégnance du monde maritime sans nul doute. Et aussi la maîtresse d’école qui selon ses humeurs fait un peu dysfonctionner la classe: en témoignent les gamins qui se retrouvent une matinée complète devant la télé parce qu’une lettre d’amour tourneboule la maîtresse. Mais attention, c’est une maîtresse qu’on aime, qu’on veut aider, on n’est ni dans Ducobu, ni dans le Petit Nicolas. La maîtresse, Suzanne, elle deviendra l’amoureuse du Papa et tous vont l’y aider. En se découvrant un peu plus au passage.

Avis de lecture: un livre découpé en chapitres, d’un peu plus de 200 pages, qui se lit facilement et qui est rempli d’humour. Je n’ai pas lu toute la sélection pour le Prix des Incorruptibles mais celui-là véhicule de belles valeurs auxquelles les adolescent(e)s pourraient être sensibles…

Les choses humaines – Karine Tuil

Editions Gallimard – 22/08/2019-352 pages

Jean et Claire Féral forment un couple à qui tout sourit en apparence: une carrière professionnelle réussie (lui est un journaliste et un animateur télé célèbre, elle est essayiste et féministe engagée), une vie mondaine très riche (de dîner en dîner, ils réseautent de façon utile et stratégique), une vie familiale comblée (leur fils de 21 ans, Alexandre, est un étudiant brillant issu des meilleures écoles).

Claire est plus jeune, elle a la cinquantaine, Jean est septuagénaire et fait tout pour ne pas être évincé du paysage audiovisuel: sport, chirurgie, visites médicales fréquentes et…sexe. Les apparitions publiques et l’image d’un couple heureux n’est qu’un leurre: l’usure du couple est là et Jean mène de toute façon une double vie depuis des années avec une journaliste de son âge, Françoise Merle. Un des thèmes omniprésents dans le roman apparaît: la sexualité et le statut des femmes, leur place dans la société aussi, leur place au sommet du pouvoir. Le couple de Jean et Claire s’étiole et ils finissent par ne plus vivre ensemble. Claire s’installe avec son nouveau compagnon, Adam Wizman, professeur dans une école juive. Jean, de son côté, côtoie de nouveau une jeune femme et s’apprête à recevoir une distinction: la légion d’honneur, à l’Elysée, de la part du Président de la République.

A travers une écriture fluide et alerte, on sent la faille approcher, on l’attend. A petites touches mais sans fard, Karine Tuil résume les maux de la société contemporaine en décrivant des personnages de pouvoir qui forment une certaine élite de la société. Est aussi évoquée l’affaire Weinstein, on pense aussi à Me Too, à la parole soudainement libérée des femmes sur les abus d’une société qui longtemps n’a pas semblé prendre la mesure des choses en matière de harcèlement, de violences faites aux femmes, de consentement.

On pense que cela va venir de Jean, qu’il va déraper, lui à qui tout ne sourit pas tant que cela: il est trop vieux, oui, trop vieux, il compte son temps, malgré le succès. Le premier tiers du livre évoque les relations familiales, la réussite sociale et professionnelle, les stratégies pour ne pas glisser dans l’ombre, les manipulations, les compromis, quelques affaires politiques et sociales qui plongent les personnages dans la difficulté (Claire est notamment amenée à clarifier sa position jugée trop islamophobe lors de l’affaire des agressions sexuelles de femmes à Cologne par des migrants au nouvel an 2016).

Et puis vient le basculement. Le moment où l’on apprend qu’Alexandre est accusé de viol par Mila Wizman, la fille du compagnon de Claire.Le roman est inspiré de l’affaire d’un étudiant de Stanford, issu de milieu aisé, sportif, promis à un bel avenir, accusé d’avoir abusé d’une étudiante (trois clics sur un moteur de recherche m’apprennent que les faits ont eu lieu en 2016 et que l’étudiant a été condamné à six mois de prison dont trois ferme).

La vie des Farel s’écroule. Les personnages exemplaires sont plongés dans les maux actuels de la société contemporaine, tiraillés entre les conflits politiques, médiatiques, le communautarisme. Le procès et les audiences sont remarquablement bien décrits. Karine Tuil livre un portrait sans concession de l’accusé mais aussi de la victime. Les questions du consentement, du passage à l’acte, de la culture du viol et de la zone grise sont au coeur du procès.

Tout comme les jurés, le lecteur est amené à se demander: « y a t-il eu viol ou pas? Mila était-elle consentante? Alexandre ne s’est-il donc pas aperçu de sa peur? Dit-il la vérité? ». On doute, on sent que répondre par oui ou non à la question de la culpabilité n’est pas tout.

Ne vous attendez surtout pas ailleurs à trouver une réponse: Karine Tuil décrit l’immédiateté des réactions, un monde où les réseaux sociaux sont présents avec tous les aléas que cela comporte: la pression médiatique, le pouvoir des médias, l’attente de la faille de communication, la pression du groupe, la popularité ou la non-popularité de chacun…

Et au fil de la lecture, au fil du déroulement des « choses humaines », le lecteur se trouve aussi confronté à ses propres peurs, face à la question: « et si cela m’arrivait, que ferais-je? ».

Conseil: à lire absolument! C’est tellement actuel. Et il est en lice pour le Prix Goncourt!

Le plus fou des deux- – Sophie Bassignac

Editions J.-C.Lattès – 21/08/2019-304 pages

Elle s’appelle Lucie Paugham. Elle est marionnettiste, célèbre. Un soir de réveillon, elle croise au cinéma un inconnu qui lui demande:  » Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit ». Lucie se retrouve plongée trente ans en arrière: son père lui avait fait la même sommation. Elle était adolescente, elle regardait avec sa sœur Agnès un film qu’elle connaissait par cœur, il faisait chaud, moite et elle n’a pas prêté attention aux paroles de son père. Sa sœur l’a retrouvé pendu dans le garage.

Depuis, elle s’en veut alors là, elle se dit qu’elle a l’occasion de réparer. Elle ne laisse pas l’inconnu tomber. Elle le prend sous son aile, l’engage pour travailler avec elle et Théodora, sa marionnette.

Rien ne sera simple: elle est mariée à Philippe, a deux enfants, Louis et Véga, adolescents. En apparence, tout roule. Il n’en est rien, en réalité. Et la présence d’un inconnu ne fait que déliter son univers. Alexandre Lanier est bloqué dans son présent, elle est bloquée dans son passé.

Un soir, juste avant une représentation, il disparaît. Des pages et des pages de description d’un monde d’artistes sur le fil, tout en délicatesse, concentrés sur leur art, un art de saltimbanque, une vie précaire mais un art au centre. Tout cela pour ça? Lucie ne peut l’accepter et part à la recherche d’Alexandre. Mais qui est-il? En essayant de comprendre, Lucie tente de se comprendre elle-même. Avec ses fêlures et ses dénis. Mêlés à ceux de sa sœur qui en a d’autres aussi.

Et si ce roman était aussi le roman de la confiance? Ne dit-on pas: « le plus fou des deux n’est pas celui qu’on croit? » Est-ce Lucie? Ou s’agit-il d’Alexandre? Ou des deux, se retrouvant englués dans une folie artistique qui les dépasse? Lucie a choisi l’art de la marionnette pour lutter contre un bégaiement qui ne l’a pas choisi mais qu’elle a subi enfant. Alexandre a prêté sa voix à Théodora qu’il n’aime pas parce qu’il a trouvé là le moyen de ne pas sombrer pour un temps.
Ces deux-là peuvent-ils se faire confiance, unis de spectacle en spectacle?

A travers ses épisodes de lutte contre elle-même, à travers ses introspections, Lucie peut-elle vivre une autre vie? Sa vie d’artiste et l’essence de son art la subliment mais sa vie conjugale n’est qu’illusion et ne fait que l’enfermer, sans qu’elle parvienne à exprimer son ressenti face à son drame familial.

Avis

J’ai beaucoup aimé ce roman (paru en août 2019) et l’intériorité des personnages sur le fil, si fragiles mais si forts ensemble, à condition d’accepter la folie de leurs conditions. Et si l’art permettait de tout sublimer? Sophie Bassignac nous offre des portraits de personnages qui se cachent, qui se cherchent, qui s’aiment sans le voir, qui se détestent sans le dire, qui s’indiffèrent souvent mais qui s’humanisent aussi, à la recherche de leur passion, des moments les plus propices pour exister enfin. Je recommande, je recommande, je recommande encore et encore!

Une bête au paradis – Cécile Coulon

Editions de l’Iconoclaste – 21/08/2019

Il fait partie de la rentrée littéraire 2019 et faisait partie de ma pile à lire. J’avais lu la quatrième de couverture. Je vous en livre ici le résumé:

Le Paradis est le domaine d’Emilienne qui y élève ses petits-enfants, Blanche et Gabriel, suite à la mort prématurée de leurs parents dans un accident de voiture. La ferme est isolée au bout d’un chemin de terre et verra les deux enfants devenir adolescents puis adultes. A l’adolescence, Blanche rencontre Alexandre qui devient son premier amour. Mais ils se retrouvent tous deux face à une réalité: Alexandre veut aller explorer le monde, loin du Paradis, tandis que Blanche est attachée à sa terre. Ils se séparent, c’est déchirant. Des années après, alors que la vie au Paradis est toujours dure, ils se retrouvent; le temps de la vengeance est là.

Avis

La quatrième de couverture (farfouillez sur le site des éditions L’Iconoclaste, vous la trouverez sans peine) est prometteuse (une vengeance, une terre familiale, ne serions-nous pas plongé(e)s dans l’univers des sagas familiales télévisées des années 2000: Tramontane, Dolmen etc…). Le roman a même obtenu le prix littéraire Le Monde.

A la lecture des premières pages, on s’attend à un roman du terroir, tant il chante la terre, l’enraciment familial. Ensuite, on s’attend à une saga familiale avec pour personnage central la matriarche Emilienne. On s’attend à une histoire de femmes: les hommes sont là mais les femmes dominent. Pourtant, la vie à la ferme n’est pas simple. Les hommes sont travailleurs: on s’arrête sur la figure de Louis, maltraité par ses parents, recueilli par Emilienne, homme à tout faire qui tombe amoureux de Blanche: on bascule là vers le déjà-vu. On passe à Gabriel, assez taciturne, marqué par la mort de ses parents. Il semble être le seul qui trouvera l’amour durablement avec Aurore et qui quittera le Paradis, aussi près soit-il, aussi prêt soit-il à y revenir aussi.

Très rapidement, les images des romans de terroir magnifiés par des auteurs comme Claude Michelet, Christian Signol ou si on a envie de Provence Jean Giono s’éloignent. On entre dans un huis-clos où chaque personnage se débat avec lui-même. Les combats intérieurs sont différents, la ferme est cet espace où tous évoluent. L’angoisse monte au fil des pages: Emilienne vieillit et surtout, Blanche amène un étranger, Alexandre, une passion, des sentiments…et de la déception à la ferme aussi. Les murs n’en peuvent plus. Ils ne s’en relèveront pas. Blanche basculera dans la folie…

Le portrait de Blanche est étincelant. On se croirait parfois sur un tournage de cinéma. Ambiance Chabrol. On croirait un personnage de tragédie grecque. Celui d’Alexandre n’en est pas moins réussi: de l’ambition semble dévorer ce jeune homme mais l’ambition ne fait pas tout, est-il capable tout de même d’humanité?

Pour en venir au style, Cécile Coulon écrit bien. Elle sait donner vie à ses personnages et faire en sorte que tous soient partie intégrante de la ferme. Mais je ne sais pourquoi, ce roman ne m’a pas transportée. Je l’ai lu rapidement, sans que les personnages n’y restent, aussitôt la lecture achevée. Je suis donc mitigée et si je devais lui mettre une note, ce serait une note moyenne. J’en conseille tout de même la lecture parce que je suis probablement passée à côté de quelque chose…