Une femme en contre-jour -Gaëlle Josse

Editions Noir sur blanc-07/03/2019-160 pages

« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants.

Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos.

Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille.

Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meuble de la banlieue de Chicago.

Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste.

Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique.

L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts.

Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. » G.J.

Mon avis de lecture

Ce roman est une biographie romancée réussie. Gaëlle Josse se livre à un exercice périlleux: mettre en mots le destin d’une personne dont on sait peu de choses, au talent non révélé. Elle passe l’épreuve avec succès: Vivian Maier prend peu à peu vie sous nos yeux, ancrée dans une histoire familiale douloureuse, pleine d’ombre, habitée par un art qu’elle sublime. A travers cet art, on la découvre autre, captant des visages, des expressions, une réalité loin d’être édulcorée…

Gaëlle Josse progresse dans le parcours de son personnage en interrogeant le rapport au monde, à la célébrité, à la solitude. Elle interroge son métier d’écrivain, avec la lancinante question: comment écrire sur une femme qui ne se donne pas à voir, qui n’a pas laissé grand-chose d’elle, hormis des photos?

Mon avis final est mitigé:j’ai aimé la démarche autour de l’écriture, le fait d’ancrer Vivian Maier dans son histoire familiale parmi d’autres femmes. Mais la lecture m’a semblé rempli de creux, mon imaginaire n’a pu être comblé totalement. Dommage!

La grande escapade -Jean-Philippe Blondel

Editions Buchet-Chastel – 15/08/2019-164 pages

Résumé de l’histoire

1975. Dans un groupe scolaire de province se côtoient des instituteurs, institutrices qui vivent là dans des logements de fonction avec conjoints et enfants. Les effets de Mai 68 commencent à se faire sentir: les femmes mariées et travailleuses restent soumises à leurs obligations familiales. Les enfants des cinq familles se regroupent entre eux pour jouer, habitués à entendre les bruits des uns et des autres, à avoir le père ou la mère des copains comme instit’. Comment tout ce microcosme va t-il réagir face aux changements qui arrivent progressivement, comme la nomination d’un instituteur adepte des méthodes pédagogiques modernes? Ou comment va t-il affronter l’émancipation et le désir d’autonomie de certaines femmes?

Mon avis de lecture

Jean-Philippe Blondel nous offre par ce roman une belle page sociétale des années 1970, entre attachement aux traditions et désir de renouveau.

Il est intéressant que soient exprimés les points de vue de trois femmes quadragénaires ou presque: l’une, Janick, est secrétaire mais rêve d’être styliste, tout en osant d’abord pas trop chambouler les habitudes familiales et son rôle de mère et d’épouse. L’autre, Michèle Goubert, assujettie à un mari qui tient à ce qu’elle s’occupe du foyer en plus de son travail d’institutrice. Elle hésitera à vivre une vie extra-conjugale, fascinée par cet homme marié adepte des pédagogies modernes qui fait battre son coeur. Et la dernière, Geneviève Coudrier, décrite comme commère qui sera surprise de se découvrir capable d’une aventure extra-conjugale, elle qui faisait un passe-temps des racontars glanés ça et là.

Les enfants sont également des personnages intéressants, notamment Philippe, le fils de Michèle, qui parvient à faire fi des commentaires entendus et à se révéler scolairement et socialement grâce aux nouvelles méthodes de son instituteur.

Je n’ai néanmoins pas été captivée par l’histoire, le thème de la grande escapade arrive assez tard dans le roman et j’ai trouvé quelques longueurs.

Un parfum de rose et d’oubli – Martha Hall Kelly

Editions Charleston -18/06/2019-555 pages -Les femmes Ferriday (t.2)

Présentation de l’histoire

À l’été 1914, l’Europe est au seuil de la guerre tandis que la monarchie russe vacille chaque jour un peu plus. En ces temps troublés où le destin de chacun est plus que jamais incertain, trois femmes hors du commun verront leurs vies se mêler pour le meilleur et le pire… Sofya, l’aristocrate russe, perdra sa fortune et son pays mais se battra sans relâche pour ce qu’elle a de plus précieux : son fils.

Eliza, la mondaine américaine, tremblera pour ses amis russes et cette guerre qui se rapproche chaque jour un peu plus.

Quant à Varinka, la jeune paysanne russe, presque une enfant, ses choix la feront basculer malgré elle au coeur d’un combat perdu d’avance…

Avis de lecture

Après la découverte de trois femmes au coeur des tourmentes de la Seconde guerre Mondiale dans le premier tome des femmes Ferriday, nous voici plongé(e)s au coeur de la Première Guerre Mondiale et dans la Révolution Russe et leurs conséquences…Martha Hall Kelly s’est de nouveau beaucoup documentée pour nous présenter l’époque de la mère de Caroline, Eliza, ces années 1914-1921 durant lesquelles le chaos règne dans de nombreux pays.

Elle nous offre cette fois-ci un regard sur les événements à travers les yeux de trois narratrices:

-Eliza, issue d’une famille mondaine new-yorkaise qui perd son mari, victime, d’une pneumonie et qui se consacre ensuite aux bonnes oeuvres de charité. Elle souhaite inculquer à sa fille Caroline des valeurs humaines comme la tolérance et l’altruisme.

-Sofya, cousine de la tsarine de Russie, amie d’Eliza, qui se réfugie avec sa famille au château de Malinov. Mère d’un enfant, Max, elle a une soeur cadette, Luba. Leur mère est décédée et elles ont du mal à supporter leur belle-mère. Sofya est d’abord ravie de l’aide apportée par Varinka pour s’occuper de son fils.

-Varinka, jeune paysanne pauvre, adorait son père. Sa mère ou Mamka a des dons de voyance. Taras les protège et les fait vivre depuis la mort du père mais il ne semble pas animé de bonnes intentions. Il fera partie des Russes dits Rouges qui massacrent les Russes blancs, assimilés à la famille du tsar et aux bourgeois.

Cette fiction historique est réussie, notamment grâce au travail de recherche de l’auteure qui précise également à la fin de l’ouvrage la part fictionnelle de ces personnages. Un prochain tome sur une des femmes de la famille Woosley lors de l’époque de la guerre de Sécession.

Les portraits des trois femmes sont saisissants de réalisme (rappelons que seule Eliza a existé). Dans le tome 1, Herta était la « méchante », ici, il s’agit de Varinka, présentée tout de même un peu comme une victime, sous l’emprise d’un homme violent, Taras. L’auteure s’est surtout attachée à décrire le lien d’amitié fort entre Sofya et Eliza. Parfois, les événements liés à la guerre semblent n’être qu’en toile de fond pour mieux décrire les actions et sentiments des personnages, notamment la solidarité envers les Russes réfugiés à Paris.

J’ai beaucoup aimé certains personnages secondaires:Yuri et surtout, Luba, la petite soeur de Sofya, courageuse et déterminée. La mère de Varinka, au contraire, m’a semblée plus passive,laissant sa fille se faire torturer par Taras. Dans l’ensemble, ce livre m’a plu, pas autant que le premier tome mais j’en conseille la lecture avec plaisir!

Le prix – Cyril Gely

Cyril Gely est un écrivain français né en 1968 auteur de romans et pièces de théâtre. Son roman Le Prix, a été en 2019 en sélection finale du prix Relay des voyageurs et du Prix des libraires.

Editions Albin Michel- 02/01/2019- 224 pages

Résumé de l’histoire

Le 10 décembre 1946, Otto Hahn est à Stockholm, en Suède, dans l’attente de recevoir le Prix Nobel de chimie qui lui a été attribué deux ans plus tôt. Il reçoit la visite de Lise Meitner, qui a été son associée trente ans durant. Leur travail a pris fin huit ans auparavant, en juillet 1938, quand Lise, de nationalité autrichienne, devenue citoyenne allemande, a dû fuir l’Allemagne nazie en raison de sa religion. En passant par les Pays-Bas, elle est parvenue à gagner la Suède, aidée par ses collègues et Hahn.

Pourtant, elle ne vient pas pour le féliciter. Alors que la femme d’Otto est dans une chambre voisine, un huis clos s’engage entre les deux anciens associés. Lise veut savoir pourquoi, même après guerre, il ne mentionne pas son nom dans ses discours…

Mon avis sur le roman

Le prix est un roman constitué d’un face à face entre deux scientifiques unis autrefois par la passion éprouvée pour leur métier et qui se retrouvent confrontés aux prises de l’Histoire.

J’ai adoré le huis-clos fait d’actions, de répliques bien senties qui heurtent l’autre, les personnages ont du répondant tout en étant remplie de leur histoire personnelle. Chacun d’eux a fait des choix et les choix ont eu des conséquences pour chacun. Si Lise Meitner, en tant que femme vivante, a longtemps été considérée comme une Oubliée de l’Histoire, faut-il pour autant en conclure que Hahn, en tant qu’homme vivant, méritait tous les hommages rendus sans qu’il loue ses collaborateurs? La question du mérite scientifique et du travail en collaboration ainsi que l’amour de son pays est au coeur du roman et les personnages en sont d’admirables porte-voies.

Sur certains aspects, j’ai entrevu les actions du roman de Stephan Zweig, le Joueur d’échecs, probablement parce que le jeu d’échecs est évoqué. Que ce soit dans l’un ou l’autre roman, la tension entre les deux personnages est tout aussi palpable. Cela me donne envie de relecture!

Un si petit oiseau – Marie Pavlenko

Marie Pavlenko, née en 1974, est une auteure de romans de littérature jeunesse, notamment fantastiques comme la trilogie Le livre de Saskia qui connut un certain succès auprès des adolescents. Un si petit oiseau a obtenu le Prix Jeunes adultes Babelio 2019.

Editions Flammarion Jeunesse – 02/01/2019-400 pages

Résumé du roman

Abigail, 20 ans, est en voiture avec sa mère qui conduit lorsque l’accident se produit: à cause d’un téléphone portable, d’un panneau « stop » grillé, elle se retrouve sans bras.

Sa vie s’en trouve bouleversée: finie la classe préparatoire pour être vétérinaire, son rêve. Adieu Thomas, son petit ami, qu’elle refuse de voir ainsi que ses amis Jonas, Marion, Astrid…Sa petite soeur de 15 ans, Millie, l’énerve, elle toujours pleine de vie. Seule sa tante Coline, 36 ans, célibataire un peu déjantée recueille ses confidences.

Entre une mère bienveillante et un père qui fait des blagues pourries pour masquer son chagrin, la vie familiale est difficile. Et puis elle reçoit des livres de Blaise Cendras par la Poste, elle ignore qui les lui envoie. Cela la conduira à aller de découverte en découverte: des premières promenades au parc seule à la visite d’un ami d’enfance, Aurèle, en passant par un séjour à la montagne pour étudier des oiseaux…Une lente reconstruction s’opère alors.

Mon avis sur le roman

Ce roman traite d’un sujet pas facile: vivre avec un handicap suite à un accident, apprivoiser cet handicap pour accepter de vivre avec lui. Marie Pavlenko dépeint des personnages attachants, à commencer par Abby. Qui met du temps à accepter. Qui a peur du regard des autres. Parce que sa vie a basculé en deux secondes, elle est en colère permanente. Contre la conductrice qui lui a fait cela. Contre sa famille qu’elle ne supporte pas.Contre Thomas, heureux si vite sans elle.

Coline est, elle aussi, un personnage attachant. Elle a à coeur de redonner le goût de vivre à sa nièce, de faire en sorte que les relations entre soeurs ne s’enveniment pas…

A la place d’Abby, je passerais beaucoup de temps dans sa famille. Aimante, unie, chagrinée et mettant tout en oeuvre pour le bonheur d’Abby.

J’aimerais également avoir un ami comme Aurèle, là quand il faut, acceptant Abby telle qu’elle est, tant physiquement que moralement.

Et que dire de ce séjour à la montagne qui donne de la couleur et une fraîcheur indicible au roman. C’est le point de départ de la reconstruction d’Abby qui, malgré sa douleur, malgré ses blessures, accepte de s’ouvrir aux autres, de s’ouvrir au monde. De l’étude des oiseaux à la naissance d’un amour, il y a avant tout les ailes de la liberté, comme sur la couverture du livre.

Marie Pavlenko a su écrire cette histoire sans tomber dans le pathos, sans mièvrerie et si le positivisme paraît parfois dégoulinant, c’est probablement pour faire comprendre à quel point famille et amis peuvent être des refuges précieux.

Les adolescents apprécieront certainement ce roman écrit pour la jeunesse pour sa façon simple d’aborder le thème de l’acceptation de soi après un accident.

Les os des filles – Line Papin

Line Papin est une jeune femme née en 1995, fille d’un couple franco-vietnamien. Les os des filles paru aux éditions Stock en 2019 est son troisième roman.

Editions Le livre de Poche – 02/01/2020-184 pages

Résumé du livre

Née d’un père français et d’une mère vietnamienne, Line, la narratrice, est une enfant heureuse qui vit à Hanoi entourée par ses parents, son frère, ses grands-parents, sa nounou, ses tantes. Elle a donc plusieurs mamans et mène une vie insouciante jusqu’à ses 10 ans, lorsque ses parents décident de partir vivre en France. Line se retrouve déracinée, tant culturellement qu’effectivement. Elle sombre peu à peu dans l’anorexie.

Quelques années plus tard, on la retrouve à 23 ans, à l’aéroport, en partance pour Hanoi.Elle a déjà fait un retour à 17 ans, elle s’est rendue compte qu’elle était à la fois française et vietnamienne. Elle tentera de réconcilier passé et présent en racontant l’histoire des femmes de sa famille: sa mère et ses soeurs, toutes parties adultes dans d’autres pays, et Ba, sa grand-mère, née peu après la Seconde guerre mondiale dans un petit village. Toutes ont connu les guerres, la famine, la pauvreté.

Mon avis sur le roman

Un très beau roman autobiographique qui met en exergue des moments heureux vécus par la narratrice et des moments beaucoup moins heureux comme l’exil ou la maladie.

Line Papin déroule l’histoire familiale en évoquant l’Histoire, les guerres notamment ou l’embargo et la modernisation du Vietnam dans les années 1990. D’une écriture délicate et poétique, elle pose les jalons d’une identité difficile, due au déracinement, à l’exil. Alternant entre le « je » et la troisième personne « la petite fille » pour parler d’elle, elle met également sa famille à distance: son père est « le jeune français », sa mère est « une des soeurs H ». Manière pour elle de prendre du recul, de s’extérioriser d’une histoire qu’elle connaît mais qu’elle n’a pas vécue. Les os des filles l’accompagnent, peut-être ceux de sa grand-mère, peut-être ceux de toutes les femmes du Vietnam. La coutume étant de mettre dans un coffret ce qu’il reste des corps, c’est-à-dire les os. Seuls restent ensuite les sentiments des os. C’est ainsi que commence son histoire: de façon détournée, pour raconter aussi son rapport au corps, à la maladie.

Outre cette écriture, j’ai beaucoup aimé lire cette histoire familiale, faite d’exil et de retour. Elle est d’ailleurs empreinte de notes d’espoir qui laissent présager un retour au Vietnam possible et un renouveau envisageable. A lire, que l’on soit en quête identitaire ou pas!

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Rhapsodie des oubliés – Sofia Aouine

Editions de la Martinière- 29/08/2019-208 pages

Résumé de l’histoire

Abad, 13 ans, est un adolescent qui vient du Liban qui arrive à Paris, dans le 18ème arrondissement et qui vit au cœur de Barbès, dans le quartier de la Goutte d’Or, à la sinistre réputation. L’adolescence est l’âge de tous les possibles et Abad se fait l’observateur de tous les travers de son quartier: pauvreté, chômage, prostitution, drogue et montée de la radicalisation sont des sujets très présents dans le roman. Abad, au gré de ses rencontres, veut tout faire pour s’arracher à cette vie-là, voyant son père victime d’un accident du travail devenir invalide et ne parvenant pas à retrouver un travail, sa mère qui part faire des ménages tôt le matin.

Mon avis sur le livre

Un premier roman pour l’auteure, quelques maladresses mais un joli roman. La première chose que je retiens, c’est son amour pour ce quartier, sa description en est réaliste, on sent que Sofia Aouine aime ces rues, loin d’être parfaites mais si vivantes et qu’elle a voulu avant tout faire partager un pan de vie de ses habitants, vie aussi déglingée soit-elle. La Goutte d’Or, cela renvoie si bien à Zola, à la misère qu’il a décrite, à la gouaille des ouvriers, des personnages alcooliques, aux enfants du XIXème siècle qui ont poussé là-bas, on ne sait trop comment.

Il y a un peu de cette idée, dans le roman de Sofia Aouine: tous ces adolesscents et enfants, observateurs des « méfaits »des adultes qui parfois ensuite deviennent guetteurs à la sortie du collège. C’est plus compliqué pour les filles: Abad parle d’elles comme les « Batman », des femmes voilées, recouvertes du niqab, il y a des hommes aussi, les « Barbapapas », tant de personnes radicalisées. Sofia Aouine décrit l’impuissance des « vieux Arabes » du quartier, celle des mères, celle des familles face à la montée du radicalisme. Le langage dans la bouche d’Abad est autant d’incursions dans ce quartier.

Son passage chez une psychanalyste est autant d’air frais pris ailleurs, dans un autre lieu, une autre ambiance. Psychanalyste elle aussi marquée par son passé, par son histoire familiale, par sa mère qui a vu sa famille embarquée et disparue en juillet 1942, survivante malgré elle. Femme qui dit aussi à quel point les racines familiales sont importantes.

Le roman de Sofia Aouine dit aussi le manque de repères familiaux, chez Abad, chez ses copains mais aussi chez les adultes. Prenons par exemple l’histoire de Gervaise qui vous semblera n’être qu’une prostituée sur le trottoir. Elle est retrouvée morte par des éboueurs et c’est alors qu’Abad s’autorise à raconter son histoire: envoyée en France par une « tante » parce que vendue par sa mère, maman d’une petite fille qu’elle a eu avec un homme de passage parce que sa mère la livrait aux hommes, tout comme elle le faisait elle-même. Gervaise qui a espéré si fort pour sa petite Nana une vie meilleure que la sienne. Et que dire de l’histoire de la fille d’en face, soeur d’Omar, radicalisé qui entraîne de nombreux jeunes sur la voie de la radicalisation? Que dire de ce frère qui se prend pour le père et qui corrige sa soeur pour la moindre broutille?

Un premier roman aux personnages touchants, marquant par son réalisme. Sofia Aouine, dans son genre, est une auteure à la plume prometteuse.

Propriété privée- Julia Deck

Julia Deck, née en 1974, a fait des études de lettres et est actuellement secrétaire de rédaction pour divers journaux et magazines. Elle a publié plusieurs romans depuis 2012 aux éditions de Minuit.

Editions de Minuit-05/09/2019-176 pages

Résumé

Eva et Charles Caradec ont la cinquantaine et ce couple va pour la première fois de sa vie devenir propriétaire. Ils ont choisi une petite commune en plein essor, un écoquartier et sont au début impatients de vivre chez eux, dans un endroit qui leur semble paisible.

C’est sans compter les voisins, sympathiques de prime abord mais qui vont vite crisper le couple. Du chat retrouvé mort éventré aux alliances clivantes de voisins , la vie dans ce lotissement se révélera plus pesante qu’il n’y paraît…

Avis de lecture

Je m’attendais un peu à une ambiance à la « Desperate Housewives » à la lecture de la 4ème de couverture. Je n’ai pas été déçue.

L’auteure fait preuve d’une bonne dose d’ironie et d’une verve douce-amère. Son personnage Eva, la narratrice, distille avec un oeil de lynx les us et coutumes de ses voisins sans rien épargner. Le chat qui vient dans le jardin, les adolescentes copines voisines, l’adolescent voisin pas inclus dans leur groupe, le voisin kinésithérapeute qui rentre tard, la voisine Inès qui vote Mélenchon. Politique, ėcologie, horaires, allers et venues, travaux, constructions,habitudes, conversations, même les plus anodines, rapports sociaux, rapports de couple : tout y passe.

Le microcosme des voisins est une critique de la société dans son entièreté. La tension sur divers sujets monte au fil des pages, insidieuse, lourde, les couples et les rapports de couple sont au coeur de cette tension. Eva, urbaniste débordée de travail supporte un mari dépressif, Charles tandis que la voisine, Annabelle Lecocq, se balade en micro-short et que le mari de celle-ci, Arnaud, semble s’intéresser à elle. On découvre alors un monde hypocrite, où les apparences comptent énormément: il faut afficher un bonheur complet, dans une maison parfaite, avoir des enfants parfaits, il est de bon ton d’agir écologiquement en garant sa voiture hors du quartier et en mangeant des aliments sains (et pourtant, les poulets du supermarché paraissent suspects aux yeux d’Eva…).

J’avoue que j’ai été moins réceptive à la partie « enquête de police, garde à vue, soupçons et tutti quanti ». Même si cela a donné du cachet au roman pour qu’il puisse être considéré comme un polar, mettant à son paroxysme les tensions sous-jacentes entre voisins.

Quoi qu’il en soit, Julia Deck montre à quel point vivre ensemble n’est pas facile. Nous avons tous eu un voisin à qui on a eu envie de dire: »fais moins de bruit! » « il y a trop de bruits de chaise » « ton chien aboie trop » etc…et à qui on s’est contenté de sourire poliment autour d’un apéro. Lisez ce livre et vous verrez certainement votre entourage d’un autre oeil!

Nos vie en l’air – Manon Fargetton

Editions Rageot -00/01/2019-192 pages

Résumé du livre

Ils sont lycéens, ont à peu près le même âge, 15-16 ans, et sont en proie avec leurs démons…

Elle, elle s’appelle Mina et a décidé d’en finir avec la vie en sautant du toit d’un immeuble en face du lycée Buffon. Elle a mis sa tenue préférée et pris ses accessoires « pour que tous comprennent ». Tous, ce sont ses camarades de lycée qui la harcèlent sur les réseaux sociaux.

Lui, c’est Océan , Océan Du Plessis. Sa vie n’est pas spécialement joyeuse, sa mère était dépressive et s’est suicidée, son père a beaucoup de travail et il n’aime pas sa grand-mère ni ses oncles, tantes et cousins, qu’il trouve trop snobs. Alors il monte sur le toit avec la même idée que Mina.

Parce qu’ils ne se connaissent pas et semblent vivre dans deux mondes opposés, parce qu’ils ont le même objectif, ils décident de s’accorder un sursis, une nuit. Une nuit durant laquelle ils veulent faire des folies et jurent de tout se dire.

Jusqu’où cette décision va t-elle les mener?

Mon avis sur le livre

Solitude, harcèlement sur les réseaux sociaux, amour, amitié, mort de personnes proches et deuil: de nombreux thèmes sont réunis dans ce livre afin de toucher les adolescents. Et cela fonctionne. L’auteure, Manon Fargetton, crée deux personnages complexes qui symbolisent à eux deux tous les affres de l’adolescence. Une période pas facile. Mina apparaît comme un personnage attachant et lumineux, prête à aider les autres, comme partir à la recherche du sac d’Aurélie, une jeune femme croisée à un concert. Océan, lui, au contraire, est un personnage plus secret qui au premier abord paraît moins sympathique mais dont on comprend par la suite qu’il est en fait très blessé par la vie. S’il ne semble pas tourner vers les autres et la communication, son côté plus sombre lui permet tout de même de se lier aux autres, comme à la jeune fille qu’il aide dans le restaurant. Le fait que les deux adolescents ne soient pas ensemble toute la nuit est d’ailleurs intéressant: on découvre la personnalité de chacun de cette façon.

Si elle n’est pas au centre du roman, la question de la dépendance au téléphone, aux réseaux sociaux est suggérée: Mina éprouve le besoin d’aller voir ce qu’on dit d’elle, ce que les autres pensent d’elle. Et Océan lui apprend justement à s’affranchir du regard d’autrui. Les adolescents lecteurs pourront ainsi réfléchir à leurs propres pratiques et à l’effet induit par le groupe: les critiques, de la part de camarades de Mina, semblent faire un effet boule de neige, c’est à cela qui critique davantage.

Petit bémol: la fin est trop rapide, on aurait aimé en savoir davantage…

Un bon roman, bien construit, qui fait réfléchir les adolescents sur le suicide et l’utilisation qu’ils ont des réseaux sociaux.

Un(e)secte- Maxime Chattam

Editions Albin Michel- 30/10/2019-480 pages

Résumé de l’histoire

A Los Angeles, Atticus Gore , policier, est chargé de résoudre un meurtre « gore » (ok, il fallait la faire, celle-là!). Un cadavre dans un zoo désaffecté, il n’en reste que le squelette habillé et du sang séché, c’est comme s’il avait été dévoré de l’intérieur. A ses côtés, on retrouve une multitude d’insectes écrasés. Comment un corps a t-il se décomposer aussi rapidement?

A New York, la détective privée Kat Kordel est amenée à rechercher une disparue. Annie Fowlings n’a plus de nouvelles de sa fille, Lena, une jeune fille majeure, indépendante, qui a envoyé à sa mère un SMS étrange, d’où l’angoisse alors même que la police considère qu’il ne s’agit pas d’une affaire inquiétante.

Les deux affaires vont finir par se croiser, la détective et le flic vont être amenés à se rencontrer et à travailler ensemble. Se retrouvant confrontés à quelque chose de plus « grand » et « menaçant » encore que ce qu’ils imaginaient…

Mon avis sur ce roman

C’était mon « premier Chattam » (eh oui, c’est possible!). J’ai donc découvert le style de cet auteur, je le connaissais de par les articles lus sur lui, notamment pour ses conseils d’écriture.

J’ai été happée dès le prologue. Maxime Chattam sait dès le départ faire monter la tension et instiller la peur, à travers la description d’un univers menaçant: ces insectes qui grouillent…(heureusement, ces bestioles ne me rendent pas phobique).

J’ai apprécié l’alternance entre les deux affaires, entre New York et Los Angeles, entre le travail d’un policier et d’une détective. La psychologie des personnages principaux est bien mise en place et efficace. On sait que ces deux héros sont de la même « trempe », ils iront jusqu’au bout et cette tenacité est rassurante pour le lecteur qui peut davantage se concentrer sur le coeur des affaires plutôt que sur de quelconques doutes des personnages.

Ce polar a également des allures de science fiction et là se posent nos interrogations de lecteur face au monde qui nous entoure. Savoir que la société actuelle semble régie par des multinationales qui peuvent manipuler les gens à leur guise est effarant!

J’ai globalement bien aimé ce roman, qui traine cependant quelques longueurs (mais il y a tout de même plus de 400 pages!). Les personnages sont attachants, les insectes et l’enquête font leur effet. Et cela permet de s’interroger sur la surconsommation dans la société, le pouvoir des grandes multinationales, les progrès scientifiques également…

Signé poète X – Elizabeth Acevedo

Editions Nathan – Titre original: Poet X (traduit de l’anglais par Clémentine Beauvais)-Août 2019-384 pages

Résumé du livre

Xiomara est une jeune New-Yorkaise de Harlem, elle a 15 ans et a un corps qui attire les regards (hanches chaloupées et bonnet D). Elle a aussi un frère jumeau, Xavier, qu’elle appelle Jumeau et une meilleure amie, Caridad, qui tente de la canaliser. Les parents de Xiomara viennent de République Dominicaine et sa mère donne à ses enfants une éducation stricte, faite d’interdits et de devoirs pour sa fille: interdit de parler aux garçons, obligation d’aller à l’église, interdit de sortir avec un garçon, obligation de bien travailler…

Xiomara écrit ses humeurs, ses révoltes et ses ardeurs dans un carnet, sous forme de poèmes. Un jour, au lycée, elle apprend l’ouverture d’un club de poésie. Cela se passe en même temps que les cours pour la confirmation à l’église. Elle lutte tout d’abord contre elle-même pour ne pas y aller et puis, elle franchit le pas…Va t-elle parvenir à trouver sa voie?

Mon avis sur le livre

En lisant les premières pages, j’ai d’abord été déconcertée par la forme du roman, me demandant si j’allais poursuivre ma lecture. Signé poète X est en effet écrit comme un poème en vers libre, jetés ça et là sur les pages. Puis j’ai été happée par l’histoire de Xiomara, cette adolescente prise par le feu sacré de l’écriture…J’ai par ailleurs appris beaucoup sur le slam, la valeur de la déclamation et cette façon d’exprimer sa vision du monde et ses sentiments bruts.

Dans ses poèmes, Xiomara raconte sa vie, sa vision des choses: harcèlement des garçons envers les filles, misogynie, servitude des femmes, dévouées à leur mari, leur maison et à l’église…Peu de place à l’imagination, à l’imaginaire, dans un tel monde…Heureusement pour elle, il y a son amie, Caridad, qui semble être « la voix de la raison ». Et Aman, un garçon différent des autres qui lui fera connaître douceur et amour…Xiomara est LE personnage de ce roman et l’auteure en fait un portrait plein d’humanité, une jeune fille qui reçoit en pleine figure les affres de l’adolescence et qui lutte de toutes ses forces pour se battre pour ses convictions…

Ce que l’on peut retenir dans ce roman, c’est la puissance d’écriture qui émerge. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une adolescente en révolte, c’est aussi la mise en oeuvre de cette révolte, c’est l’apaisement par l’écriture. Ce roman est poétique, très poétique et je ne résiste donc pas à l’envie de vous faire partager un passage…

« Mon frère est né comme naît la brise:

frêle, se frayant un chemin parmi les feuilles.

moi, je suis née bourrasque, et j’arrache à la terre

quiconque tente de faire du mal à mon frère. »

Pour conclure, je dirais que ce roman est à lire parce que la beauté des mots est saisissante et parce qu’il s’agit d’une histoire remplie de sentiments qui font palpiter le coeur. J’ignore si les adolescents « accrocheront » mais à vous, adultes, je vous le conseille sans hésiter.

Les inoubliables – Fanny Chartres

Ce roman a été publié aux Editions Ecole des Loisirs, dans la collection Médium pour les 11-13 ans.

Editions L’école des loisirs- 30/01/2019-192 pages

Résumé du livre

Luca est un adolescent roumain qui vit depuis peu en France avec son père. Il effectue sa première rentrée au lycée avec d’autres élèves comme lui, les EANA, c’est-à-dire les élèves allophones nouvellement arrivés en France. Il y a Chavdar, le Bulgare, fils de diplomate, Jae-Hwa la Coréenne du Sud, Tezel qui vient de Turquie et Marvin qui ne parle qu’en anglais. Il y a aussi Anna, leur tutrice dans cette classe, qui a leur âge et dont la mère veut taire ses origines roumaines. C’est surtout l’évocation de la Roumanie qui est faite dans cette histoire, d’ailleurs, même si le thème de l’exil et de l’adaptation en France sont présents pour tous les pays.

Luca rêve de devenir violoniste, la raison de sa venue en France est principalement sa préparation pour entrer au Conservatoire. Mais c’est aussi une toute autre histoire qu’il va vivre, une histoire d’amitié entre jeunes déracinés qui cherchent leur place, une histoire de racines, aussi, les siennes et celles d’Anna, à travers celles de la mère de celle-ci…

Mon avis sur le livre

Ce roman est plaisant à lire et sa lecture est rapide. Fanny Chartres évoque ici des trajectoires différentes, des adolescents aux caractères différents avec des similitudes qui les rapprochent: tous ont des souvenirs de leurs pays et des visages à ne pas oublier…dont ils ne peuvent parler qu’entre eux, à leur famille. Car la France les accueille et leur colle tout de même une étiquette d’étranger: leurs camarades de classes font ainsi montre de clichés. Le ton est gentillet, tout de même, l’auteur s’adresse à un public jeune. Faire front parce qu’on est différent, faire fi des préjugés, être accepté: tels sont les messages véhiculés par ce roman. Anna est à ce titre une figure exemplaire: non seulement elle aide les EANA mais en plus, elle les défend face aux camarades qui font preuve d’étroitesse d’esprit et enfin elle partage avec eux son quotidien, son histoire, tout comme eux partagent le leur.

Il est à noter le ton léger et plein d’humour face à l’apprentissage de la langue française, Chavdar étant l’archétype de l’étudiant plein d’humour ayant du mal à s’exprimer, confondant un mot pour un autre, croyant écrire une poésie tout en en déformant une autre.

Je ne sais pas si les adolescents qui le lisent le verront du même oeil que les lecteurs adultes…Probablement pas. Mais cela reste une bonne lecture pour les élèves qui, sans être en UPE2A, ont des parents venus de pays étrangers: cela pourrait être l’occasion de découvrir un autre pan de leur histoire ou tout simplement cela pourrait être l’occasion d’ouvrir le dialogue avec leurs parents et d’entre-apercevoir leur jeunesse…

Par les routes – Sylvain Prudhomme

Editions Gallimard-22/08/2019-304 pages

Introduction

Ce livre m’appelait depuis quelque temps. J’aime trouver en chaque livre un voyage, en chaque personnage une âme de voyageur. Le titre m’interpellait, d’autant plus quand j’ai su que le roman avait été primé deux fois par le Prix Landerneau et le Prix Femina, en 2019.

J’ai cherché des informations sur l’auteur aussi. Un petit jeune de 40 ans. J’imaginais quelqu’un « avec de la bouteille », c’est quelqu’un qui a bourlingué quand même à l’étranger.

Résumé du livre

Sacha, écrivain, aspire au calme et souhaitant s’éloigner de Paris, s’installe à V. dans une petite ville du Sud de la France.

Il y retrouve celui qu’il appelle « l’autostoppeur », un type avec qui il a sillonné les routes des années plus tôt, qu’il n’avait pas revu depuis 17 ans. Il a désormais une femme, Marie, et un fils, Agustin.

Sacha comprend très vite qu’il est toujours féru d’auto-stop. Il part, de plus en plus, de plus en plus loin, rencontrant de nombreux conducteurs, parcourant de nombreux endroits. Mais tout cela ne représente t-il pas un danger, tant en amitié, en désir que pour son couple?

Mon avis

Sylvain Prudhomme signe là un roman géographique et sociologique très complet. Un voyage initiatique au coeur des routes françaises fait de rencontres parfois improbables (ce groupe de jeunes qui paraît pas 18 ans), résumé sous forme de cartes postales, appels et photos.

Ce livre donne l’impression que le temps est à notre portée. Il y a une urgence de vivre chez l’autostoppeur freinée par l’attente des proches et cette attente fait du temps une donnée mesurable. Il y a Sacha qui assiste au départ et à la réaction de la famille, tel un spectateur familier. C’est comme une façon d’apprivoiser le temps qui passe, cette prise de recul, cette mise à distance d’autrui.

Les personnages sont superbement bien décrits. L’autostoppeur est une figure parfaitement insaisissable: tantôt partageur par ses envois et ses envies de partager son aventure, tantôt égoïste et puéril par son envie de partir malgré tout, laissant les contraintes familiales derrière lui. Sacha, au contraire, est pleinement conscient de son rôle d’ami, rôle glissant. Marie, elle, joue la femme forte, anti-conventions mais les allers et venues de l’autostoppeur vont la fatiguer.

Je conseille la lecture de ce roman, avec un bémol: accrochez-vous au début, même si vous avez l’impression que l’histoire ne décolle pas, que le roman a des allures de feel good, il n’en est rien.

Comme à la guerre- Julien Blanc-Gras

Editions Stock- 02/01/2019-288 pages

Le fils de l’auteur naît le 8 janvier 2015, le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo. La France est secouée et ignore encore qu’il y aura d’autres attentats la même année…

« Le jour de la naissance de mon fils, j’ai décidé d’aller bien, pour lui, pour nous, pour ne pas encombrer le monde avec un pessimisme de plus. »

Alors Julien Blanc-Gras écrit. Il se retrouve en possession du journal intime de son grand-père maternel, écrit lors du début de la seconde guerre mondiale. Il fait place aussi à son grand-père paternel.

Et nourrit son livre à l’aide de phrases sur la relation qu’il noue avec son fils lors de ses premiers mois et premières années. Il le fait avec humour, légèreté parfois, pour rester optimiste. Il lui envoie des cartes lorsqu’il voyage, toujours pleines de tendresse. Lucide sur certaines questions de parentalité (il affirme comprendre les autres parents qui gèrent comme ils peuvent les crises de leurs enfants dans la rue), il livre ses réflexions sur le Paris des années 2015-2018, avec une plume honnête et voyageuse. Avec pour fil conducteur la transmission et des incursions dans le passé de ses grands-parents.

Un livre agréable à lire d’un auteur d’aujourd’hui qui nous livre un ensemble moderne, solide. Répondre à la violence, à la soudaineté des attentats par un ancrage dans ses racines familiales tout en se tournant vers l’avenir, avec une réflexion sur le devenir du fils (en étant attentif à ses jeunes années): telle est la force de ce roman.

Les petits de décembre- Kaouther Adimi

Kaouther Adimi est née en 1986 à Alger et vit aujourd’hui à Paris. Elle a publié trois autres romans distingués par des prix pour deux d’entre eux (Nos richesses a obtenu le prix Renaudot des Lycéens en 2017).

Editions du Seuil- 14/08/2019-256 pages

Résumé du livre

2016, en Algérie. Dans la commune de Dely Brahim, à l’ouest d’Alger. Au coeur de la Cité du 11-Décembre 1960, construite en 1987 . Un lotissement de maisons réservées à des militaires pour la plupart. Un terrain vague d’un hectare et demi en plein milieu. Un jour, il y a un peu moins de 20 ans, « un groupe d’enfants entreprit de le nettoyer, de bricoler des buts de fortune, de délimiter des zones et créer un terrain de football ».

Trois amis de 10 et 11 ans, Jamyl, Mahdi et Inès adorent y jouer. Mais tout change lorsque ils voient débarquer deux généraux de 70 ans avec des plans à la main. Ils affirment avoir acheté la parcelle de terrain et que des travaux débuteront d’ici quelques mois.

Pour les enfants, c’est un drame. Voyant leurs parents peu enclins à agir, ils réfléchissent à ce qu’eux vont faire, sûrs de leur bon droit, se sentant au coeur d’une injustice. Ils décident, accompagnés d’autres enfants, d’occuper le terrain. La révolte des « petits de Décembre » commence…

Mon avis sur le roman

Un roman assez facile à lire. A travers un sujet léger (un terrain de foot, des enfants qui ne supportent pas de le voir bientôt disparaître), Kaouther Adimi aborde l’histoire de l’Algérie, de l’indépendance à nos jours. Les personnages adultes sont relativement différents : Mohamed, colonel retraité, réprouve l’attitude de son fils Yacine qui a,à sa manière, affronté les généraux. Adela, en revanche, la grand-mère d’Inès, se souvient: à travers son journal intime, on découvre sa révolte de jeunesse, lorsque elle a combattu les Français pour l’Indépendance. Les enfants, eux, font preuve d’un grand courage et de détermination et leurs portraits sont attachants.

L’ensemble révèle les maux d’un pays: la corruption, l’abus de pouvoir, l’intimidation de personnels de l’armée, la lâcheté des adultes, la souffrance encore présente chez les habitants qui refusent d’intervenir, par peur.

J’ai beaucoup aimé ce roman qui dresse une lueur d’espoir grâce à l’attitude des enfants. A travers eux, parce qu’ils sont la nouvelle génération, des changements sont possibles…

Eden- Monica Sabolo

Editions Gallimard -22/08/2019-288 pages

Résumé

Lucy est une adolescente blanche de 15 ans, venue de la ville avec son père, dans une réserve amérindienne du Nord de l’Amérique. Deux clans s’opposent : le personnel blanc des exploitations forestières, dont on entend les tronçonneuses vrombir à longueur de journée et les habitants des lieux, les « Indiens » qui aiment leur environnement au milieu de la nature qu’ils respectent et qui déplorent que l’écosystème soit menacé et saccagé.

Nita, la narratrice, vit avec sa mère à la lisière de la forêt. Elle et Lucy prennent le même car scolaire, sont dans la même classe mais ne sont pas amies, les Blancs et les autochtones ne se mélangent pas. Lucy est secrète, elle ne se mêle que peu aux autres adolescents, parcourant plutôt la forêt, à la recherche « d’esprits de la forêt ».

Elle disparaît deux jours. On la retrouve nue, mutique: elle a été violée. La police enquête et Nita cherche aussi la vérité. Elle raconte:la fascination des garçons pour Lucy, son rapport avec la nature. Elle explique aussi la vie à la réserve où Blancs et Indiens ont chacun leurs lois. En cherchant à savoir ce qu’a vécu Lucy, elle va découvrir et décrire un monde loin du paradis perdu…

Mon avis sur le roman

Un très beau roman qui décrit les ravages des machines sur la nature. Les descriptions de la forêt, lieu enchanteur, territoire menacé, espace initiatique pour les adolescents à la recherche de transgressions: alcool, drogue, sexe, contribuent à donner une ambiance mystérieuse au roman. Les personnages de Nita et de Kishi, sa copine, sont attachants. Toutes deux sont emplies d’une souffrance (la disparition du papa) qui n’en fait pas pour autant des êtres sombres. Au contraire, elles ont besoin de la nature, de la forêt pour se ressourcer, elles croient aux légendes véhiculées parce que c’est un pan de leur culture. Et si Nita décide de faire partie de ce gang de filles, les serveuses du bar « Hollywood » qui accueille les hommes des exploitations forestières, c’est par solidarité féminine et aussi pour dire « stop » à un monde empli de violence qui heurte l’environnement calme de la forêt.

Après Summer, où le lac apparaissait comme un endroit fascinant et dangereux à la fois, Monica Sabolo signe ici un roman où la forêt est partout et dans lequel chacun se situe par rapport à elle. Pour les hommes blancs, c’est un gagne-pain, peu importe, ils travaillent, ils détruisent les arbres puis le soir, s’enivrent et deviennent violents avec les filles. Pour les indiens, la forêt est un trésor à préserver, un lieu qu’ils savent menacer. Même si comme Nita, ils ont envie de partir. Même si comme Kishi, ils sont désabusés: « on ne pourra jamais s’en aller ».

J’ai beaucoup aimé ce roman qui dresse le portrait d’adolescents confrontés à une vie dure, à une nature violente, loin de l’Eden que l’on pourrait imaginer. A lire pour comprendre que tout peut changer, que le destin de chacun n’est jamais fermé et pour s’ouvrir aux beautés de la nature.

Nous sommes l’étincelle – Vincent Villeminot

Editions Pocket Jeunesse – 04/04/2019

Résumé du roman

2061. Trois enfants, Dan, Montana et Judith, frère et soeurs s’amusent dans la forêt en pêchant, chassant ou encore en grimpant aux arbres. Ils apprennent beaucoup au contact de la nature, ils explorent les alentours. Soudain, ils sont enlevés par des braconniers. Leurs parents partent à leur recherche.

Et si tout était lié au début de l’aventure? Des années auparavant, en 2025, des jeunes de 20 ans, Antigone, Xavier puis Paul et Jay ont décidé de se rebeller et de vivre en autonomie, dans la forêt. Leurs valeurs: l’amitié, l’amour et la liberté. Ils rêvent d’une société alternative sans leader, sans argent, sans conflit générationnel. Des années plus tard, seuls les survivants restent. Que s’est-il donc passé depuis la révolte, pour en arriver à l’enlèvement des enfants?

Avis en cours de lecture

Je n’en suis qu’à la page 100 (sur 512). Je peux d’ores et déjà vous dévoiler une faiblesse majeure du roman. Les récits se mêlent: trois époques différentes (2025, 2040 et 2061), plusieurs personnes, trois générations. On a à peine le temps de découvrir les caractéristiques physiques et morales d’un personnage et pouf, zoom sur un autre et une autre période. Les chapitres sont assez courts. Le début du roman ne permet donc pas de nous lancer dans l’intrigue facilement, on a un peu de mal à s’accrocher.

Mon avis après lecture complète du roman

Les sujets du roman sont intéressants en ce qu’ils nous permettent de réfléchir à l’avenir que nous souhaitons laisser à nos enfants et aux générations futures, notamment au point de vue écologique. La description d’un monde utopique est bien pensée: pour commencer un livre à la base de l’utopie puis des lois qui régissent la société et enfin, l’espoir d’une génération qui se veut optimiste malgré tout. Les modes de vie, les transports et la notion même de famille s’en trouveront bouleversés, à jamais. L’histoire de 2061 nous prouve d’ailleurs que la famille et les valeurs familiales sont au coeur de cette société. Un beau roman d’anticipation, donc.

Mais les allées et retours entre les personnages, entre passé et présent, m’ont véritablement empêchée de trouver la lecture agréable. Je reconnais les qualités d’écriture de Vincent Villeminot, j’ai d’ailleurs beaucoup aimé certains de ses romans, mais j’ai eu du mal à terminer ce roman-là.

Oublier Klara – Isabelle Autissier

Editions Stock – 02/05/2019-320 pages

Résumé

Iouri, 46 ans, a passé plus de la moitié de sa vie aux États-Unis et s’était juré de ne plus mettre un pied dans son pays natal, la Russie.

Le voici néanmoins de retour à Mourmansk, au Nord du cercle polaire. Son père mourant, Rubin, l’a appelé à son chevet pour lui faire une demande particulière: chercher à savoir ce qui est arrivé à Klara. Klara, la grand-mère de Iouri, chercheuse scientifique, géographe talentueuse, a été arrêtée des années plus tôt, en 1950 par les sbires de Staline. Direction le goulag, laissant derrière elle un petit Rubin de 6 ans et son mari, Anton, désespérés.

Pour son père, devenu patron d’un chalutier, pas tendre avec lui, pourtant, Iouri va chercher. Cela est loin d’être simple: la période stalinienne fut très sombre pour nombre de concitoyens, à l’époque, on ne posait pas de question, on se taisait, de peur d’être emmené à son tour…Il fallait oublier, c’était mieux. alors Iouri lutte contre le silence, contre l’Histoire et plonge dans le passé trouble d’une Russie contemporaine que lui-même reconnaît si peu…

Mon avis sur le roman

Un mot: superbe!

Je salue en premieu lieu l’hymne à la nature: Iouri nous fait partager sa passion pour les oiseaux et l’observation du ciel, Klara nous entraîne vers les mystères des territoires et Rubin nous fait plonger dans les méandres de la mer! J’ai trouvé ce roman très bien écrit, le vocabulaire technique est maitrisé et chaque personnage, au contact de la nature, parvient à révéler ses émotions.

Le fait d’aborder une sombre période de l’Histoire au travers de personnages amis de la nature me semblent intéressant: les conditions de détention des prisonniers soviétiques sont d’autant plus effroyables qu’ils vivent dans une nature particulièrement hostile…Et pourtant, au coeur de tragédies, au coeur d’événements qui peuvent paraître négatifs, la beauté apparaît: prenons l’exemple de ces deux ados, Iouri et Luka, réunis dans la chambre de Luka pour contempler les oiseaux dans le ciel, prêts à s’avouer leurs sentiments, tout en sachant que cela est interdit! Des années après, Iouri se souvient de l’émotion ressentie, à la fois par l’émoi éprouvé par les adolescents et à la fois par la découverte de ces oiseaux, ce paysage magnifique!

Isabelle Autissier a une très belle plume pour brosser le portrait d’êtres humains pris dans les tourments de l’Histoire. Personne, dans cette histoire, n’est tout blanc ou tout noir et la part sombre ou mystérieuse de chacun est révélée au cours du récit, la tension prenant de plus en plus d’ampleur. Qu’est-il donc arrivé à Klara? On suit avec intérêt le cheminement de Iouri, on lui en voudrait presque de rentrer aux Etats-Unis. Est-il donc possible d’oublier Klara, lui qui entrevoyait déjà de découvrir qui était sa grand-mère inconnue? Peut-il le faire, lui, après avoir vécu une telle jeunesse, sous le joug de la contrainte et des normes sociétales dans l’URSS d’après-guerre? Et son père, qui est-il réellement? Un homme penché sur la bouteille, amateur de femmes ou un petit garçon blessé et perdu, refusant secrétement d’obéir à son père: il faut « oublier Klara ».

De l’émotion à l’état brut. Des émotions. C’est ce que ce livre vous procurera. A lire! Vous aussi, vous éprouverez un véritable coup de coeur! (je vous le souhaite!)

La part du fils – Jean-Luc Coatalem

Editions Stock-21/08/2019-272 pages

Résumé du livre

Paol, ex officier colonial,a été arrêté par la Gestapo un jour de septembre 1943. Né en 1894, marié à Jeanne, père de 3 enfants, Luce, Ronan et Pierre, originaire de Bretagne, cet homme connaitra la prison de Brest, incarcéré avec d’autres « terroristes » (le motif de son arrestation est inconnu) avant d’être déporté vers les camps nazis.Nul ne l’a revu et le silence pèsera longtemps dans la famille.

Des années après, un de ses petits-fils, le fils de Pierre, aura envie de partir à la recherche de ce grand-père inconnu. Il ira sur ses traces, interrogeant les gens qui l’ont connu, allant dans les endroits qu’il a fréquentés, fouillant les archives…

Et ce malgré son père, Pierre, peu désireux de le voir effectuer des recherches …

Mon avis sur le roman

Une quête tant identitaire que familiale: l’auteur cherche à en savoir plus sur son grand-père tant pour savoir à qui il ressemble que pour se situer dans son histoire familiale. Le narrateur/l’auteur cherche aussi à savoir qui est Pierre, son taiseux de père. Remuer le passé n’est pas sans risque: le narrateur sera entraîné dans des fausses pistes et comprendra aussi que certaines personnes préfèrent les non-dits (les souvenirs de guerre peuvent être douloureux). Son père a donc choisi de se taire.

La quête familiale n’en est que plus intéressante: le narrateur doit-il aller contre le choix du père qui souhaite le voir abandonner? Il choisira de persévérer, malgré la douleur du père.

Ce roman est un formidable partage: le narrateur fait partager au lecteur ses tâtonnements, ses hésitations, ses découvertes (on ressent l’émotion), son ressenti aussi. Qu’importe finalement que le puzzle reste à jamais incomplet, ce qui compte, c’est le cheminement.

A travers la quête de ses racines, le narrateur comprend qu’il aura beau parcourir tous les endroits où est passé son grand-père, il manquera toujours des éléments. C’est par l’écriture que l’écrivain réussira finalement à dresser un superbe portrait de ce grand-père et à faire grandir le narrateur: d’une quête, il passera à un cheminement et cela lui apportera une meilleure connaissance de son père…

A découvrir parce que l’histoire familiale est si fortement imbriquée dans l’Histoire et que c’est cette histoire collective qui réunit les hommes et en apporte une meilleure compréhension…

Ma mère du Nord- Jean-Louis Fournier

Editions Stock – 30/09/2015-198 pages

L’écrivain Jean-Louis Fournier ressent le besoin de consacrer un ouvrage à sa mère, après avoir écrit déjà sur son père, ses enfants, la femme avec qui il a vécu et sa fille. Alors il a écrit « Ma mère du Nord » et revient sur l’histoire de sa mère. D’abord son enfance, avec la description de quelques photos. On en apprend déjà beaucoup d’ailleurs sur la photo de couverture, en noir et blanc: on y distingue une femme dans les vagues, vêtue de blanc, qui porte une ceinture. Elle semble distinguée et réservée.

Après une enfance qui n’a pas l’air folichonne, elle entre ses parents, fille unique, les études: elle est étudiante en lettres modernes à la Catho, institut catholique de Lille et obtient une licence. Elle a un fiancé mais rencontre un jeune médecin dont elle tombe amoureuse. Elle l’épouse et ils fondent une famille. Un tableau idyllique, croit-elle.

Jean-Louis Fournier considère sa mère comme une sorte de « Mère courage ». Dans ses dernières volontés, elle écrit « Dans ses dernières volontés, elle a écrit un petit mot pour ses enfants : « je veux vous dire en vous quittant que vous avez été l’essentiel de ma vie et que les joies ont dominé les peines ». On voit là toute la pudeur de cette femme. Toute la pudeur de l’écrivain aussi qui a écrit ce roman tardivement, parce que sa mère lui manque et qu’il n’a pas su lui avouer son amour de son vivant.

Cet ouvrage contient beaucoup d’amour, de tendresse, de pudeur et de courage aussi. Il en fallait à cette mère qui supportait le côté « grenouille de bénitier » et le joug de sa propre mère sous son toit. Et surtout et aussi le fait d’avoir un mari alcoolique. Médecin brillant et compétent mais alcoolique. Au début, la mère, l’épouse ne savait pas ce qu’avait son mari, elle s’inquiétait: une amie lui a dit, lui a expliqué ce qu’était l’alcoolisme. On voit là toute la naïveté dont a pu faire preuve la mère.

Un mari pas bien vaillant…et elle qui fait preuve d’exemplarité dans son rôle de mère: elle emmène les enfants dans les musées, au cinéma et aussi en vacances. Le père, ils ne le voient pas dans ces moments-là.

Prenant pour titre des bulletins météo marine, pour refléter l’humeur du moment aussi, Jean-Louis Fournier partage avec ses lecteurs un témoignage intime, personnel, avec beaucoup de douceur, de sincérité et de poésie. Et les paroles rapportées des petits-enfants prouvent que la grand-mère est aussi dans tous les coeurs, qu’elle est une pièce maîtresse de la famille.

A lire si vous aimez les chroniques familiales.