Les vierges et autres nouvelles – Irène Némirovsky

Il y a longtemps, j’ai découvert la plume d’Irène Némirovsky par le biais d’une de ses œuvres très remarquée: Suite française. Une magnifique fresque de la France au début des années 40, quand les destins hésistent, certains voguant du côté de la lâcheté tandis que d’autres choisissent le courage alors même que la plupart de la bonne société ne cherche qu’à préserver son confort bourgeois…

Je retrouve avec ravissement l’écriture d’Irène Némirovsky. Elle n’a pas son pareil pour décrire dans ses nouvelles la société avec une acuité accrue. On se croirait réellement dans une hypotypose, elle dresse un portrait si vivant de ses personnages et ce, dans un style si maîtrisé, elle écrit bien et nous offre, à nous lecteurs, des phrases sans emphase, sans fioritures. Il y a juste le mot là où il faut.

Et moi, là, il me faut vous détailler chaque nouvelle afin que vous vous fassiez une idée de ce qui vous attend à la lecture!

FILM PARLE: Vous connaissez l’histoire de la Fantine des Misérables? Transposez cela au 20ème siècle et vous retrouverez un peu l’histoire d’Eliane et de sa fille Anne. Une mère « montée » à Paris, croyant à l’amour, découvrant un monde bien plus dur que celui auquel elle pensait. Ce monde de la nuit, des bars et des filles de joie est sublimement décrit : fermez les yeux, vous verrez sans souci le Willy’s bar avec son cortège de femmes abîmées par la vie, redevables d’une « dette » envers une mauvaise femme. Vous verrez aussi ces hommes qui ont de l’argent, qui viennent chercher la compagnie de ces femmes. Et puis Anne arrive. La fille d’Eliane. Enfuie de « sa province », élevée par une « tante » qui profite de l’argent envoyé par la mère et en demande toujours plus. Une fille attirée par le tumulte, ce qu’elle nomme « la vie », qui ne veut absolument pas retourner dans « une vie tranquille ». Vous assisterez à de superbes duels, somme toute sybillins, entre mère et fille, Eliane ne comprenant pas que sa fille souhaite la même vie qu’elle, Anne reprochant à sa mère de ne pas l’avoir gardée avec elle. Peu de dialogues sont échangés mais les quelques phrases disent l’essentiel. Et c’est cet essentiel qui fait l’essence de la nouvelle, cette pauvreté, ce besoin d’amour, cette ascension sociale qui n’est en réalité qu’une dégringolade.

ECHO: il s’agit ici d’une nouvelle très courte qui met en scène un écrivain. Homme qui aime être admiré. Qui raconte volontiers des anecdotes de son enfance. Non loin de lui, son fils. Qu’il ne regarde que peu, si ce n’est pour lui faire des remarques. Une hérédité qui semble être un poids. Des femmes admiratrices ou mères: tel est le rôle que l’auteure assigne à ces femmes dans un style simple que n’aurait pas renié Maupassant.

MAGIE: L’auteure nous fait voyager: d’abord en Finlande, en 1918, où des émigrés russes sont réfugiés. Elle nous livre des croyances et des rituels empreints de mystère et de magie…auxquels on est libre de croire ou non. Un jeune homme demande ainsi à un esprit de lui livrer le nom de celle qui lui est destinée: apparaît le nom d’une jeune fille inconnue. Il finit par ignorer cet incident et épouse la femme à ses côtés avec qui il émigre à Paris. Il avoue des années plus tard à une autre jeune femme, témoin de la scène, qu’il a rencontrée la femme inconnue, qu’elle existe…Une nouvelle réussie qui donne envie d’en savoir plus sur les froids hivers finlandais et les rituels et traditions russes de l’époque…

EN RAISON DES CIRCONSTANCES: dans cette nouvelle, nous sommes plongés au début de la Seconde Guerre Mondiale: un couple s’est marié le matin même à Paris, simplement, sans fioritures, en « raison des circonstances ». La scène se passe au domicile des parents de la mariée, le soir, à l’heure du coucher. Le mari demande à sa femme de venir se coucher, de venir avec lui. Le mariage est l’occasion pour la mère de se souvenir de son premier mariage, pendant la guerre lui aussi, son mari ayant ensuite été tué. Irène Némirovsky nous présente un portrait de femme qui a toujours affirmé au second mari que le premier mari, le toujours jeune, le mort à la guerre, était un ami d’enfance épousé « en raison des circonstances ». Et qui par le parcours de sa fille, redoutant qu’elle ne suive un destin similaire au sien, va prendre conscience de ce qu’est l’amour, de ce qu’est le bonheur conjugal…

LES CARTES: cette nouvelle nous plonge de nouveau dans une ambiance mystérieuse, de spectacle, avec le tirage de cartes et les histoires de destin et de sort. Ce sera la danseuse Anita qui en fera les frais et pas de la manière la plus heureuse. Elle pense se débarrasser d’un oiseau de mauvaise augure en faisant renvoyer la bonne, pauvre fille sans le sou, qui, pense t-elle, attire son mari. Toute en légéreté, l’écriture d’Irène Némirovsky insiste sur les émotions féminines, les croyances, les complexes aussi (ai-je bien dansé? suis-je aimée?), l’âge vieillissant des femmes qui pensent devoir rivaliser avec des plus jeunes…

LA PEUR: quelques pages qui résument une amitié qui a résisté à la guerre, aux obus, aux tranchées. Une amitié qui se terminera à cause d’un sentiment si humain et si irrationnel: la peur. Des paysans qui se laissent prendre à la rumeur: un parachutiste est en fuite, dans le coin. Dès lors, la nature change, les hommes sont aux aguets. La peur devient menace, la peur abolit tout discernement. Lentement, insidieusement, Irène Némirovsky fait monter la tension jusqu’à l’acmée, jusqu’à ce que le pire arrive: la mort, l’ami tuant l’autre ami accidentellement. Une réussite.

L’INCONNUE: « c’était un jeune acteur en 1920, un de ceux qui ont mis leur jeunesse en viager, à cette époque, et qui ont vécu d’elle pendant 20 ans ». Cette nouvelle est trucculente, j’ai beaucoup aimé la chute et l’histoire de ce couple dont l’homme est écrivain en déclin et la femme admiratrice qui a persisté à lui écrire jusqu’à ce qu’il l’épouse. J’ai beaucoup aimé le portrait dressé de cet écrivain vaniteux pris à son propre piège et de cette femme tenace, prête à tout par amour.

LA VOLEUSE: cette nouvelle est bien écrite et l’histoire est fouillée, intéressante. Il y est question de bâtardise, de biens, d’honneur, d’hérédité aussi. Irène Némirovsky a choisi de jouer sur les apparences: la voleuse n’est peut-être pas celle que l’on croit. Et ici, personne n’est ni méchant ni gentil, ni faible ni fort. L’écrivaine nous laisse entrevoir des sentiments paysans refoulés, avoués aussi mais c’est toujours l’honneur qui prime: foi de paysans!

LES REVENANTS: une plongée dans le passé qui en rendrait plus d’un nostalgique avec cette touche de magie qui fait voir on ne sait comment les revenants à ces jumeaux qui revivent ainsi l’enfance de leur maman avec la compagnie d’un petit garçon, revenant, mort à la guerre. Un récit bien mené, un secret bien gardé par la maman (celui d’un amour pour le petit garçon devenu grand)…Une lecture réellement plaisante.

L’AMI ET LA FEMME: un beau récit qui laisse part à l’expression des sentiments humains. Ceux d’un homme, victime d’un accident d’avion, rescapé qui meurt loin de chez lui en appelant sa femme qu’il pare de nombreuses qualités et qu’il aime sincèrement. Ceux de l’ami rescapé aussi du naufrage qui lutte avec lui contre faim et froid jusqu’à trouver asile, qui met du temps à aller voir la femme de l’homme mort et qui finalement la trouve bien éloignée de celle présentée par le mari. Le récit est intéressant en ce que le point de vue présenté est celui d’un homme: un homme jeune qui laisse transparaître tout son mépris pour les femmes « pas comme il le pense ». Une réflexion au delà du récit sur le devenir des veuves et la condition féminine.

LA GRANDE ALLEE: cette nouvelle décrit un monde de paysans sauvage où l’on pense qu’un coup de fusil peut venger l’honneur. Dans lequel entendre un coup de fusil peut mener à l’article de la mort. On peut mourir de tristesse dans ce récit…

LES VIERGES: la nouvelle éponyme du recueil! Un texte intéressant qui dépeint tout aussi bien les affres de l’union conjugale que ses bonheurs. Une femme se sépare de son mari qui a toujours eu soif de changement et qui a finit par lui préférer une maîtresse. Elle arrive un soir en France, dans un petit village du Centre, chez sa sœur institutrice où elle retrouve également une amie d’enfance et une parente éloignée. Sa fille, faisant semblant d’être endormie, écoute les quatre femmes parler dont une seule -sa mère- a connu l’amour et un homme. Irène Némirovsky évoque la conjugalité et la passion amoureuse dans ce qu’il y a de plus intime. Et c’est très réussi.

BILAN: les nouvelles sont de qualité et de longueur inégales. Mes préférées sont celles qui ouvre et clôt le roman, de par leur longueur et la qualité des textes. Chaque nouvelle développe une pensée féminine, des sentiments humains: chaque femme est en prise avec son propre vécu. J’ai beaucoup aimé les nouvelles relatant le point de vue des mères qui réfléchissent également à l’amour: l’amour en général, l’amour des amants, des maris, des filles…Je classerais un peu à part les nouvelles « Magie » ou « Les revenants » qui vont au delà des sentiments humains mais aborde le rapport que chacun entretient avec ses croyances. Ces nouvelles représentent également pour l’écrivaine (exterminée par les Nazis à Auschwitzch) un ailleurs issues de ses origines interculturelles et de son histoire: sa famille a beaucoup voyagé et s’est beaucoup imprégnée des croyances véhiculées dans divers pays.

Ce livre est un grand grand coup de coeur et je le conseille vivement pour sa qualité littéraire!

Mémoires – Beate et Serge Klarsfeld

Editions Flammarion- 25/03/2015 -688pages

Un homme. Une femme. Deux nationalités: l’un juif français né en Roumain ayant perdu son père dans le camp d’extermination d’Auschwitz, l’autre allemande. Dès leur rencontre en 1960, ils pressentent que leur destin sera d’être à deux.

Ils sont engagés dans diverses causes et militent ensemble durant de nombreuses années. Ils finissent par être surnommés « les chasseurs de nazis ».

Ces pages relatent leur vie, basée sur un combat. Ils vont de l’avant, toujours, leurs cultures et leurs aisances intellectuelles sont leurs armes. On ne peut qu’admirer leur ténacité, leur persévérance, leur amour aussi, leur union même face aux difficultés et à l’adversité.

Lire leurs mémoires est passionnant, cela permet d’en apprendre un rayon sur l’Histoire du XXème siècle.

La charrette bleue – René Barjavel -#Reading Challenge Classics 2020

René Barjavel, né en 1911 à Nyons, raconte dans ce roman autobiographique son enfance dans la boulangerie de ses parents jusqu’à son entrée au collège à Cusset. son père, de retour de la Grande Guerre, fait de nouveau « le meilleur pain du monde ». La mère est là, elle aide à la boutique. Elle est la mère protectrice pour René avant de tomber malade et de mourir à 41 ans.

L’auteur évoque aussi ses grands-parents paysans et la vie dans ce village de la Drôme provençale, au temps où l’outil et la main de l’homme priment. Ainsi, il n’est pas rare que la fabrication d’une charrette soit une « attraction » pour les enfants, regroupés autour de l’artisan maître d’oeuvre.

A lire parce que c’est plein de tendresse!

Et j’invite ceux/celles qui le souhaitent à participer au Reading Classics Challenge 2020!

Le neveu d’Amérique – Luis Sepúlveda

Editions Le Métailié-01/01/1996-180 pages

Résumé du livre

Luis, enfant, a promis à son grand-père, exilé au Chili de se rendre un jour à Martos, une ville d’Andalousie, en Espagne.

Il ne pourra honorer sa promesse que bien des années plus tard, son parcours d’adulte étant jalonné de prime abord de multiples embûches.

Communiste sous la dictature de Pinochet, il reçoit ainsi « un billet pour nulle part », c’est-à dire en prison. Il passera deux ans dans la prison de Temuco et sera libéré grâce à l’intervention d’Amnesty international en 1977.

Contraint à l’exil, il parcourra ensuite l’Amérique du Sud, ses notes attestant de son passage en Equateur, Patagonie, Bolivie, Argentine ou encore Brésil. Ses pérégrinations le conduisent à côtoyer de fantasques personnes et à entendre des récits insolites.

Mon avis sur le livre

J’ai beaucoup aimé ce roman dès le premier chapitre pour toutes les petites anecdotes qui donnent du « piquant » au récit. Les premières lignes sur la relation entre le grand-père et le petit-fils sont pleines d’humour: on imagine un curé furieux se battant avec le grand-père car le petit-fils vient (à la demande de celui-ci) de faire pipi sur le porche d’une église…

Luis Sepúlveda manie la plume avec beau coup de douceur et de verve pour décrire les rencontres et leur importance aussi. Il n’a pas son pareil pour faire émerger l’humain chez ses compagnons de route, chez ceux qu’il croise. La dictature et ses conséquences y sont présentes dans tous les pays et pourtant, chacune des personnes rencontrées n’est éprise que de liberté…

Un roman qui tout en décrivant les travers de régimes dictatoriaux donne beaucoup d’espoir…A lire!

Adieu, mes quinze ans…- Claude Campagne

Edition GP (1960)

Dimanche soir. Un soir de novembre, par un temps tout gris, tout pas beau, humide, un temps à rester sous la couette avec un bon livre. J’ai de quoi chasser votre blues en vous faisant replonger des années en arrière…Dans les années 60. Avec mon avis sur le roman Adieu, mes quinze ans…que j’ai lu des tas de fois.

En quelques mots, voici un résumé de l’histoire: Fanny, jeune fille de presque 16 ans, vit avec son frère Guillaume et son grand-père, le capitaine Le Marroy, au Cadran Solaire, dans la région boulonnaise. Ses trajets à vélo lui font rencontrer un jeune camionneur de 20 ans, Yann, qui l’aide à faire ses devoirs et devient très vite un hôte de marque chez son grand-père. Mais pourquoi donc semble t-il s’intéresser à Ingvild, une jeune Norvégienne venue lors d’un échange scolaire, que le capitaine tient tant à accueillir?

Mon avis sur ce roman

L’adolescente que j’étais l’a lu et relu, fascinée par ces ailleurs où l’emmènent les personnages: la campagne boulonnaise, d’abord, où l’on imagine sans peine tout un tas de Fanny circulant à vélo. Une fille simple et solide. La Norvège ensuite, avec la bonne humeur d’Ingvild, sa blondeur, ses manières un peu décalées parfois. Et enfin, l’ailleurs de Yann qui nous transporte dans les années 40, dans ces années de guerre où l’on imagine sans peine un gamin perdu, seul, sans ses parents, dans un chaos total et cette dame qui brusquement s’occupe de lui et l’adopte.

Ce roman, de qualité, a tout pour plaire aux jeunes: une histoire mystérieuse qui semble douloureuse, une adolescente qui découvre une amitié différente de celles qu’elle a connues jusqu’alors, beaucoup de pudeur aussi…Des ingrédients destinés à la jeunesse des années 60, assurément. Un roman au charme désuet, bien écrit pourtant.

Je me souviens aussi du dossier faisant suite à l’histoire, dans lequel Claude Campagne explique la genèse de ce roman. Et aussi comment Jean-Louis et Brigitte Dubreuil sont devenus « Claude Campagne ». Cela sortait le roman du cadre fictionnel et donnait du concret à l’histoire…

Fanny, je l’aime et ce roman pourrait presque être ma madeleine de Proust…