L’amant de Patagonie – Isabelle Autissier

Editions Grasset – Publication: 02/05/2012 – Pages: 304

Résumé de l’histoire

Emily est née en Écosse. Orpheline de mère dès sa naissance, elle grandit à Doherty avec son frère et son père qui meurt à ses 11 ans. Elle est recueillie par un pasteur, le révérend MacKay.

En 1880, âgée de 16 ans, elle est envoyée en Patagonie pour aider la femme du pasteur Bentley qui venait d’avoir son cinquième enfant. Des missions d’évangélisation sont développées auprès des populations indigènes.

Emily découvrira la beauté de ces terres sauvages et cherchera à comprendre le mode de vie des populations autochtones comme les Yamanas, peuple indien qui lutte pour la préservation de ses traditions et ses libertés. Avec le fils du révérend, Joachim, Emily cherchera à les comprendre, à apprendre leur langue, à donner des cours aux enfants.

Elle comprendra un jour qu’elle est amoureuse d’Aneki et face à la désapprobation du révérend qui juge cette relation contre-nature, elle s’enfuira avec lui. Elle vivra dès lors au contact de la nature et en apprendra les bienfaits ainsi que les croyances des peuples indiens.

Quelque temps plus tard, Aneki ayant été tué, Emily reviendra parmi les colons européens. Son fils, celui d’Aneki aussi, grandira en Patagonie avant d’apprendre un jour ses origines, souhaitant ensuite vivre comme ses ancêtres…

Mon avis de lecture

Isabelle Autissier a une connaissance de nombreux territoires de par son expérience de navigatrice. Elle a aussi une formidable plume pour décrire les beautés du monde. Elle ne se contente pas de narrer une histoire d’amour, elle nous emmène à travers le personnage d’Emily à la découverte du Nouveau Monde à la fin du 19ème siècle. Un monde pas tendre où les colons auront une vie loin d’être idyllique, affrontant la rudesse du climat et la violence des peuples autochtones. Un monde terrible pour les populations indigènes réduites au fil des ans à adopter le mode de vie des Européens, luttant contre les maladies, les meurtre, la disparition de leurs coutumes…Les tribus entre elles feront preuve de violence.La soumission aux coutumes occidentales marquera la fin de cette civilisation.

Isabelle Autissier décrit superbement la nature argentine et la connexion possible entre les êtres et la nature. Elle brosse ainsi un très beau portrait de femme qui se retrouvera déchirée entre deux cultures. Deux cultures qui ne parviendront somme toute jamais à communiquer ensemble et à avancer ensemble.

Un superbe hymne à la nature sauvage, préservée de toute trace humaine, une belle découverte d’un peuple aujourd’hui disparu: l’Amant de Patagonie constitue une lecture puissante, forte, à ne pas rater!

Contes et nouvelles – Léon Tolstoï

Léon Tolstoï est un écrivain russe né au 19ème siècle célèbre pour ses romans comme Guerre et Paix et ses nouvelles qui dépeignent la vie quotidienne du peuple russe à l’époque des tsars.

En découvrant la liste du Reading classics challenge de ce mois-ci, je me suis demandé : suis-je prête pour Anna Karėnine (j’ai vu le film il y a des années) ou Guerre et Paix? Puis j’ai trouvé les contes et je me suis dit: pourquoi pas ? J’ai déjà lu Beloved de Toni Morrison, j’avais envie de neuf.

Ce que je peux en dire d’autre?Foncez! Le recueil est truculent, Tolstoï fait preuve de beaucoup d’humour à travers des histoires courtes et faciles à lire. J’ai beaucoup aimé l’histoire « Le filleul », un conte qui va de rebondissements en rebondissements jusqu’à la morale pas tout à fait comme nous aurions pu le penser.

Les Amours jaunes – Tristan Corbière

Une fois n’est pas coutume, me voici en train de consacrer un billet à un recueil de poésie. Rassurez-vous, je ne vais pas le faire à la manière de celui-ou-celle-qui-passe-l’agrégation (car c’est au programme de l’agrégation de lettres). Non, je commenterai le recueil dans son ensemble, vous présentant l’ouvrage, son auteur, l’univers de son époque…(C’est un dix-neuvièmiste! J’adore les dix-neuvièmistes!!!)

Qui est Tristan Corbière?

Ce poète du 19ème siècle a pour prénom Edouard-Joachim. Nė en juillet 1845, il est de santé fragile et meurt en mars 1875, probablement de tubercule, ne laissant ni femme ni enfant.

Son oeuvre

Les amours jaunes , paru en 1873 à compter d’auteur, est son unique recueil poétique, passé inaperçu à l’époque.Il est composé de 101 poèmes et divisé en 7 parties.

Son talent a notamment été reconnu de façon posthume par Paul Verlaine qui l’a qualifié de « poète maudit » mais aussi par Joris-Karl Huysmans, l’auteur de A rebours qui le cite dans la bibliothèque de Des Esseintes, son héros.

Son oeuvre est influencée par deux passions: une passion amoureuse pour celle qu’il nomme dans son recueil Marcelle,Armida-Josefina Cuchiani, et une passion pour la mer qu’il tient de son père Edouard Corbière, navigateur reconnu comme le père du roman maritime.

Sa poésie est marquée par le romantisme et aussi par le folklore breton et ses légendes. On l’a beaucoup considéré comme un précurseur, tant chez les symbolistes que chez les surréalistes.

Mon avis sur le recueil et le poète

Tristan Corbière est celui que l’on qualifierait de « touche à tout ». Ce que je retiendrai particulièrement de sa poésie, c’est son goût pour les mots, son inventivité pour en inventer de nouveaux: plangorer, venu du latin plangor, signifie crier de douleur ou encore grazieller, inspiré de Graziella, le roman de Lamartine.

Ce que je retiens aussi, c’est une langue qui tangue, les rimes sont là et soudain une rupture rythmique, un adjectif à la ligne et le lecteur est entraîné ailleurs comme dans cette strophe du poème « Paria »:

– L’idéal à moi: c’est un songe

Creux ; mon horizon – l’imprévu,

Et le mal du pays me ronge…

Du pays que je n’ai pas vu.

Je retiens aussi cette formidable ode à sa région natale, la Bretagne, avec la partie Armor, de quoi faire découvrir au lecteur non breton des endroits et des légendes comme « Saint Tupetu », « la rapsode foraine et le pardon de sainte Anne ». La description des paysages n’est pas non plus en reste…

Si l’oeuvre de Tristan Corbière reste atypique dans l’univers du 19ème siècle, si elle n’est pas considérée comme majeure et si elle se révèle composée d’une seule oeuvre, elle n’en est pas moins marquante. On peut lire le recueil ou juste certains poèmes dans une perspective d’enrichissement culturel, les courants littéraires étant forcément marqués par des précurseurs et des ruptures avec des courants antérieures, remarque certes très terre à terre mais néanmoins il me paraît utile de le rappeler. L’histoire littéraire est riche de nombreux courants et pour comprendre les références à laquelle toute oeuvre renvoie, il est bon de connaître le patrimoine littéraire et culturelle. L’oeuvre de Tristan Corbière n’est pas une oeuvre que vous aborderez ex nihilo, vous devrez parfois parfaire vos connaissances pour la comprendre…Et si vous ne la comprenez pas toujours, laissez parler votre âme, répétez et répétez les vers: vous trouverez alors le sens que vous souhaitez, celui du voyage intérieur…

Le bal des folles – Victoria Mas

Éditions Albin Michel- 21/08/2019-256 pages

Résumé du roman

Elles s’appellent Louise, Thérèse, Eugénie et sont enfermées à la Salpêtrière d’où beaucoup de femmes ne ressortent jamais. Amenées par leur mari, leur père, leur famille, elles sont à l’abri des regards, loin de la société dix-neuvièmiste où il ne fait pas bon avoir une conduite sortant des sentiers battus.

La fin du dix-neuvième siècle est aussi l’époque où le psychiatre Charcot mène des expérimentations: une patiente, « une folle », est présentée à un groupe d’étudiants en médecine afin que soient étudiées, à l’aide de l’hypnose, les manifestations de l’hystérie.

C’est lui encore qui a l’idée d’organiser le bal des folles. Une fois par an, à la mi-carême, le tout-Paris est invité à contempler les patientes, déguisées pour l’occasion. Les bourgeois y viennent comme on va au zoo, pour voir « les folles », les médecins ont pour objectif de montrer les progrès de la médecine.

Le bal de 1885 ne ressemblera à aucun autre. Geneviève, chargée de surveiller les femmes, est en pleine période de doute. A travers son histoire et celles d’autres femmes, nous pouvons nous demander quelles sont les causes de la folie et jusqu’où celle-ci conduit-elle?

Mon avis sur le roman

J’ai beaucoup aimé ce roman pour de multiples raisons. La première est le portrait superbe que Virginie Mas brosse de ces femmes, présentées davantage comme victimes que comme réellement folles. Thérèse le dit elle-même: en ce lieu, elle se sent protégée, que ferait-elle dehors? L’histoire de Louise est émouvante et triste: violée par son oncle, elle est amenée ici par sa tante et traumatisée, elle devient un sujet en crise, patiente vedette de Charcot.

J’ai également été beaucoup intéressée par l’histoire de la société du dix-neuvième siècle : celle de la psychiatrie qui était une discipline assez neuve. Par ses expérimentations, Charcot a fait avancer les travaux sur l’hystérie, les patientes sont désormais traitées plus humainement. Mais aussi celle de la société bourgeoise qui, par peur du déshonneur laisse ses filles dans cet endroit. Toutes ne sont pas « folles », certaines sont traumatisées suite à un viol, d’auťres ont commis un meurtre passionnel, d’autres encore semblent pouvoir communiquer avec les morts…Mais toutes se retrouvent enfermées, leurs conditions féminines sont bafouées par les pères, les frères, elles sont plongées dans un monde tout aussi violent, celui de la violence psychique , oubliées de tous.

Le bal n’est qu’un sujet parmi d’autres: s’il est prétexte à des préparatifs donnant l’impression pour les folles de remettre un pied dans la normalité, il est aussi le miroir d’une société voyeuriste. Celle là même qui se déplace pour voir des femmes à barbe ou des pygmées dans les cirques, fascinés et dégoûtés à la fois par l’anormalité.

Plongé(e)s dans le quotidien des patientes et des infirmières, nous mesurons, nous lecteurs et lectrices d’aujourd’hui , tous les progrès réalisés par la médecine qui, à l’époque, faisaient peu de cas des patientes. Bien des femmes ont dû être enfermées injustement mais ce n’est pas de cela dont il est question, finalement.

Victoria Mas tente plutôt de nous faire comprendre ce qui conduit à la folie, ce qu’est la folie et vers quoi elle débouche…Elle signe un très beau premier roman, très documenté sur les services psychiatriques. Si l’ambiance de l’hôpital de la Salpêtrière fait froid dans le dos, l’humanité et la solidarité restent tout de même présentent à travers les murs…

Ce roman a obtenu le Prix Renaudot des lycéens.