La femme qui reste – Anne de Rochas

Éditions Les Escales -20/08/2020- 480 pages

Résumé du roman

Le Bahaus: une école d’architecture créée en 1919 à Weimar, déplacée à Dessau puis fermée à Berlin en 1933.

Clara, Holger et Théo s’y rencontrent au moment où rêver est encore permis. L’école est pour eux symbole de modernité et de promesses: l’Art triomphera à Berlin, de nouvelles formes et matériaux voient le jour. Mais bientôt, l’Ecole se retrouvera aux prises de la grande Histoire: les nazis sont là. Les amis devront faire des choix qui les engageront, sans qu’ils soient toutefois en mesure de réaliser la portée réelle…

Mon avis de lecture

J’ai trouvé ce livre intéressant et bien documenté. Anne de Rochas nous fait nous plonger dans le monde du Bahaus, cette école d’architecture qui connut son heure de gloire dans l’entre-deux-guerres et qui fut aussi le symbole de la destruction de l’art par les nazis. Clara est le personnage féminin du roman, magnifiquement sublimée. Elle est celle qui est restée, celle qui a souffert dans une Allemagne en ruines, décrite avec précision.
Ce roman repose vraiment sur la question des choix. L’écriture est fluide, précise, les sujets forment un bon équilibre. La fin, pas si surprenante, laisse place à la réflexion.
Je conseille ce livre à ceux qui aiment l’Histoire et qui sauront aussi se laisser emportés par l’euphorie de la nouveauté, la fraîcheur de l’art.

Merci aux Éditions les Escales et à NetGalley pour la découverte!

La discrétion – Faïza Guène

Editions Plon- 27/08/2020-256 pages

Résumé du roman

Yamina, 70 ans, est discrète. D’une discrétion qui énerve ses enfants. Tous habitent dans le même appartement à Aubervilliers en Seine Saint Denis, le 9-3. La famille de Yamina, ce sont ses 3 filles et son fils et aussi son mari, Brahim de 10 ans son aîné. Lui a travaillé comme mineur en arrivant en France, il a aussi connu le bidonville de Nanterre et les foyers de jeunes travailleurs. Elle est arrivée en France en 1981 après son mariage. Il avait déniché un petit appartement sans douche, il fallait aller aux douches municipales.

Née en Algérie, elle a connu les troubles du pays et l’exil au Maroc aussi. Elle aurait voulu aller plus longtemps à l’école mais a dû travailler comme couturière, son père ne souhaitant pas la marier tout de suite, comme les autres filles du village, puisqu’elle était son bras droit.

Maintenant, ce qui compte, ce sont ses enfants. Elle est fière de les avoir bien élevés, ils n’ont pas fait de prison. Elle est prête à tout pour eux. Même si elle ne comprend pas qu’elles ne soient pas mariées, qu’Hannah ait eu besoin de prendre son indépendance. Elle soutient Omar, chauffeur Uber, alors même que Brahim regrette que son fils ne soit pas plus viril et passe son temps libre à jouer aux jeux vidéos, lui qui était déjà berger à six-sept ans.

Les enfants comprennent peu à peu que la colère étouffée par leurs parents qui ne disent rien, ce sont eux qui la portent en eux. Que vont-ils donc bien pouvoir en faire? Comment vont-ils donc se construire?

Mon avis de lecture

J’ai beaucoup aimé le traitement de l’écart générationnel, la vie des parents et des enfants est aux antipodes, entre la vie de personnes exilées et celles des personnes nées en France. Faiza Guène traite avec intelligence le thème de l’intégration en France, le thème de l’exil et l’impact que cet exil peut avoir pour la génération suivante.

J’ai retrouvé avec plaisir le langage familier, argotique, découvert il y a longtemps dans Kiffe kiffe demain. Les touches d’humour sont ce qui rendent le récit cocasse. Il se dégage de ce livre une belle histoire familiale, un bel amour entre frère et sœurs, un respect indéfectible pour les parents. Faïza Guène rend là un bel hommage à ses parents puisque elle s’est inspirée de leur vie pour l’écriture du roman.

Merci aux éditions Plon et à NetGalley pour la découverte!

La liberté au pied des oliviers – Rosa Ventrella

Éditions Les Escales – 04/06/2020 -285 pages

Résumé de l’histoire

Deux soeurs, Teresa et Angelina, vivent dans le Sud de l’Italie, dans un univers rural et dur. La Seconde Guerre mondiale et l’éloignement du père, alors au front, ne fait qu’accentuer leur pauvre condition sociale. Pour subvenir aux besoins de la famille, leur mère, une femme d’une grande beauté, cède au baron Personè, propriétaire de leurs terres.

Lorsque le père revient et d’autres hommes du village aussi, jamais ils ne sont ceux d’avant, la vie se réorganise. Une lutte va s’engager, celle des ouvriers agricoles qui veulent davantage de justice et posséder des biens. Dans la famille Sozzu, les histoires continuent, c’est la fille cadette, Teresa, qui raconte: les femmes du village, les prédictions d’une vieille femme un peu sorcière, l’arrivée d’un neveu de cette dame, les traumatismes des hommes revenus de la guerre …Et surtout, surtout sa relation avec sa sœur, la belle Angelina qui voit sa vie loin…Les deux sœurs atteindront-elles leurs rêves?

Mon avis de lecture

J’ai bien aimé cette histoire d’héroïnes cherchant à dépasser leur condition sociale.

Dès les premières lignes du roman, on sent qu’un drame va se produire. L’auteure cherche à instaurer une complicité avec le lecteur à travers la voix de la narratrice, Teresa. C’est une histoire familiale qui va nous être présentée. Une histoire aux prises avec la Grande Histoire. Une histoire où rumeurs, tirages de cartes et commères démontre toute l’importance de  » ce qu’on dit de nous ».

L’originalité de ce roman réside dans le fait que c’est la sœur discrète, Teresa, qui offre son témoignage, son regard sur les choses. Elle écrit, elle écrit sur ses origines, son village avec quelques personnages certes caricaturaux mais qui font partie du « folkore » italien. Elle explique si bien aussi l’amour qui l’unit à sa soeur.

A travers ce roman, par la voix de sa narratrice, Rosa Ventrella montre à quel point il est difficile de vivre dans l’Italie des années 40-50, suite à la guerre. Au-delà de l’histoire familiale, c’est toute l’histoire du village qui est abordée avec moults personnages du voisinage décrits de façon minutieuse: on se représente très bien la makara qui voit l’avenir et fait un peu peur aux villageois et la sage-femme. Destinée et rumeur sont deux éléments qui ont du poids dans la vie de ces Italiens, l’auteure trouve un bon équilibre entre ces éléments et distille ça et là de nombreux indices qui amènent peu à peu à découvrir l’essence du drame…

Les portraits des trois femmes, la mère et les deux soeurs, sont finement décrits. J’ai beaucoup aimé le caractère fougueux d’Angelina contrastant avec celui plus discret de Teresa. Cet amour entre soeurs porte magnifiquement le récit, donnant une dimension plus intime au vécu: ensemble, elles affrontent un monde difficile, remplie de jalousie, de désirs d’hommes, de malédictions -la beauté en est une selon la makara-, de superstitions qui rythment la vie quotidienne face à un monde dans lequel les pauvres restent pauvres…

L’écriture de Rosa Ventrella dénote par ailleurs de touches poétiques, notamment autour des éléments de la nature: en colère, en désarroi, les soeurs contemplent la mer et ses variations, et les vagues. Leur maison tremble aussi au gré du vent…Avec des mots choisis, l’auteure montre qu’il n’est pas si facile d’accéder à la liberté, de rêver d’un autre destin…Tout doux, tout doux, conseille t-on à Teresa.

Cette lecture a été agréable, cette histoire puissante de femmes ravira ceux et celles qui aiment découvrir des sagas familiales.

Merci aux éditions Les Escales et à NetGalley pour l’accès à cette lecture!

Les vierges et autres nouvelles – Irène Némirovsky

Il y a longtemps, j’ai découvert la plume d’Irène Némirovsky par le biais d’une de ses œuvres très remarquée: Suite française. Une magnifique fresque de la France au début des années 40, quand les destins hésistent, certains voguant du côté de la lâcheté tandis que d’autres choisissent le courage alors même que la plupart de la bonne société ne cherche qu’à préserver son confort bourgeois…

Je retrouve avec ravissement l’écriture d’Irène Némirovsky. Elle n’a pas son pareil pour décrire dans ses nouvelles la société avec une acuité accrue. On se croirait réellement dans une hypotypose, elle dresse un portrait si vivant de ses personnages et ce, dans un style si maîtrisé, elle écrit bien et nous offre, à nous lecteurs, des phrases sans emphase, sans fioritures. Il y a juste le mot là où il faut.

Et moi, là, il me faut vous détailler chaque nouvelle afin que vous vous fassiez une idée de ce qui vous attend à la lecture!

FILM PARLE: Vous connaissez l’histoire de la Fantine des Misérables? Transposez cela au 20ème siècle et vous retrouverez un peu l’histoire d’Eliane et de sa fille Anne. Une mère « montée » à Paris, croyant à l’amour, découvrant un monde bien plus dur que celui auquel elle pensait. Ce monde de la nuit, des bars et des filles de joie est sublimement décrit : fermez les yeux, vous verrez sans souci le Willy’s bar avec son cortège de femmes abîmées par la vie, redevables d’une « dette » envers une mauvaise femme. Vous verrez aussi ces hommes qui ont de l’argent, qui viennent chercher la compagnie de ces femmes. Et puis Anne arrive. La fille d’Eliane. Enfuie de « sa province », élevée par une « tante » qui profite de l’argent envoyé par la mère et en demande toujours plus. Une fille attirée par le tumulte, ce qu’elle nomme « la vie », qui ne veut absolument pas retourner dans « une vie tranquille ». Vous assisterez à de superbes duels, somme toute sybillins, entre mère et fille, Eliane ne comprenant pas que sa fille souhaite la même vie qu’elle, Anne reprochant à sa mère de ne pas l’avoir gardée avec elle. Peu de dialogues sont échangés mais les quelques phrases disent l’essentiel. Et c’est cet essentiel qui fait l’essence de la nouvelle, cette pauvreté, ce besoin d’amour, cette ascension sociale qui n’est en réalité qu’une dégringolade.

ECHO: il s’agit ici d’une nouvelle très courte qui met en scène un écrivain. Homme qui aime être admiré. Qui raconte volontiers des anecdotes de son enfance. Non loin de lui, son fils. Qu’il ne regarde que peu, si ce n’est pour lui faire des remarques. Une hérédité qui semble être un poids. Des femmes admiratrices ou mères: tel est le rôle que l’auteure assigne à ces femmes dans un style simple que n’aurait pas renié Maupassant.

MAGIE: L’auteure nous fait voyager: d’abord en Finlande, en 1918, où des émigrés russes sont réfugiés. Elle nous livre des croyances et des rituels empreints de mystère et de magie…auxquels on est libre de croire ou non. Un jeune homme demande ainsi à un esprit de lui livrer le nom de celle qui lui est destinée: apparaît le nom d’une jeune fille inconnue. Il finit par ignorer cet incident et épouse la femme à ses côtés avec qui il émigre à Paris. Il avoue des années plus tard à une autre jeune femme, témoin de la scène, qu’il a rencontrée la femme inconnue, qu’elle existe…Une nouvelle réussie qui donne envie d’en savoir plus sur les froids hivers finlandais et les rituels et traditions russes de l’époque…

EN RAISON DES CIRCONSTANCES: dans cette nouvelle, nous sommes plongés au début de la Seconde Guerre Mondiale: un couple s’est marié le matin même à Paris, simplement, sans fioritures, en « raison des circonstances ». La scène se passe au domicile des parents de la mariée, le soir, à l’heure du coucher. Le mari demande à sa femme de venir se coucher, de venir avec lui. Le mariage est l’occasion pour la mère de se souvenir de son premier mariage, pendant la guerre lui aussi, son mari ayant ensuite été tué. Irène Némirovsky nous présente un portrait de femme qui a toujours affirmé au second mari que le premier mari, le toujours jeune, le mort à la guerre, était un ami d’enfance épousé « en raison des circonstances ». Et qui par le parcours de sa fille, redoutant qu’elle ne suive un destin similaire au sien, va prendre conscience de ce qu’est l’amour, de ce qu’est le bonheur conjugal…

LES CARTES: cette nouvelle nous plonge de nouveau dans une ambiance mystérieuse, de spectacle, avec le tirage de cartes et les histoires de destin et de sort. Ce sera la danseuse Anita qui en fera les frais et pas de la manière la plus heureuse. Elle pense se débarrasser d’un oiseau de mauvaise augure en faisant renvoyer la bonne, pauvre fille sans le sou, qui, pense t-elle, attire son mari. Toute en légéreté, l’écriture d’Irène Némirovsky insiste sur les émotions féminines, les croyances, les complexes aussi (ai-je bien dansé? suis-je aimée?), l’âge vieillissant des femmes qui pensent devoir rivaliser avec des plus jeunes…

LA PEUR: quelques pages qui résument une amitié qui a résisté à la guerre, aux obus, aux tranchées. Une amitié qui se terminera à cause d’un sentiment si humain et si irrationnel: la peur. Des paysans qui se laissent prendre à la rumeur: un parachutiste est en fuite, dans le coin. Dès lors, la nature change, les hommes sont aux aguets. La peur devient menace, la peur abolit tout discernement. Lentement, insidieusement, Irène Némirovsky fait monter la tension jusqu’à l’acmée, jusqu’à ce que le pire arrive: la mort, l’ami tuant l’autre ami accidentellement. Une réussite.

L’INCONNUE: « c’était un jeune acteur en 1920, un de ceux qui ont mis leur jeunesse en viager, à cette époque, et qui ont vécu d’elle pendant 20 ans ». Cette nouvelle est trucculente, j’ai beaucoup aimé la chute et l’histoire de ce couple dont l’homme est écrivain en déclin et la femme admiratrice qui a persisté à lui écrire jusqu’à ce qu’il l’épouse. J’ai beaucoup aimé le portrait dressé de cet écrivain vaniteux pris à son propre piège et de cette femme tenace, prête à tout par amour.

LA VOLEUSE: cette nouvelle est bien écrite et l’histoire est fouillée, intéressante. Il y est question de bâtardise, de biens, d’honneur, d’hérédité aussi. Irène Némirovsky a choisi de jouer sur les apparences: la voleuse n’est peut-être pas celle que l’on croit. Et ici, personne n’est ni méchant ni gentil, ni faible ni fort. L’écrivaine nous laisse entrevoir des sentiments paysans refoulés, avoués aussi mais c’est toujours l’honneur qui prime: foi de paysans!

LES REVENANTS: une plongée dans le passé qui en rendrait plus d’un nostalgique avec cette touche de magie qui fait voir on ne sait comment les revenants à ces jumeaux qui revivent ainsi l’enfance de leur maman avec la compagnie d’un petit garçon, revenant, mort à la guerre. Un récit bien mené, un secret bien gardé par la maman (celui d’un amour pour le petit garçon devenu grand)…Une lecture réellement plaisante.

L’AMI ET LA FEMME: un beau récit qui laisse part à l’expression des sentiments humains. Ceux d’un homme, victime d’un accident d’avion, rescapé qui meurt loin de chez lui en appelant sa femme qu’il pare de nombreuses qualités et qu’il aime sincèrement. Ceux de l’ami rescapé aussi du naufrage qui lutte avec lui contre faim et froid jusqu’à trouver asile, qui met du temps à aller voir la femme de l’homme mort et qui finalement la trouve bien éloignée de celle présentée par le mari. Le récit est intéressant en ce que le point de vue présenté est celui d’un homme: un homme jeune qui laisse transparaître tout son mépris pour les femmes « pas comme il le pense ». Une réflexion au delà du récit sur le devenir des veuves et la condition féminine.

LA GRANDE ALLEE: cette nouvelle décrit un monde de paysans sauvage où l’on pense qu’un coup de fusil peut venger l’honneur. Dans lequel entendre un coup de fusil peut mener à l’article de la mort. On peut mourir de tristesse dans ce récit…

LES VIERGES: la nouvelle éponyme du recueil! Un texte intéressant qui dépeint tout aussi bien les affres de l’union conjugale que ses bonheurs. Une femme se sépare de son mari qui a toujours eu soif de changement et qui a finit par lui préférer une maîtresse. Elle arrive un soir en France, dans un petit village du Centre, chez sa sœur institutrice où elle retrouve également une amie d’enfance et une parente éloignée. Sa fille, faisant semblant d’être endormie, écoute les quatre femmes parler dont une seule -sa mère- a connu l’amour et un homme. Irène Némirovsky évoque la conjugalité et la passion amoureuse dans ce qu’il y a de plus intime. Et c’est très réussi.

BILAN: les nouvelles sont de qualité et de longueur inégales. Mes préférées sont celles qui ouvre et clôt le roman, de par leur longueur et la qualité des textes. Chaque nouvelle développe une pensée féminine, des sentiments humains: chaque femme est en prise avec son propre vécu. J’ai beaucoup aimé les nouvelles relatant le point de vue des mères qui réfléchissent également à l’amour: l’amour en général, l’amour des amants, des maris, des filles…Je classerais un peu à part les nouvelles « Magie » ou « Les revenants » qui vont au delà des sentiments humains mais aborde le rapport que chacun entretient avec ses croyances. Ces nouvelles représentent également pour l’écrivaine (exterminée par les Nazis à Auschwitzch) un ailleurs issues de ses origines interculturelles et de son histoire: sa famille a beaucoup voyagé et s’est beaucoup imprégnée des croyances véhiculées dans divers pays.

Ce livre est un grand grand coup de coeur et je le conseille vivement pour sa qualité littéraire!

Une femme en contre-jour -Gaëlle Josse

Editions Noir sur blanc-07/03/2019-160 pages

« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants.

Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos.

Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille.

Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meuble de la banlieue de Chicago.

Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste.

Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique.

L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts.

Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. » G.J.

Mon avis de lecture

Ce roman est une biographie romancée réussie. Gaëlle Josse se livre à un exercice périlleux: mettre en mots le destin d’une personne dont on sait peu de choses, au talent non révélé. Elle passe l’épreuve avec succès: Vivian Maier prend peu à peu vie sous nos yeux, ancrée dans une histoire familiale douloureuse, pleine d’ombre, habitée par un art qu’elle sublime. A travers cet art, on la découvre autre, captant des visages, des expressions, une réalité loin d’être édulcorée…

Gaëlle Josse progresse dans le parcours de son personnage en interrogeant le rapport au monde, à la célébrité, à la solitude. Elle interroge son métier d’écrivain, avec la lancinante question: comment écrire sur une femme qui ne se donne pas à voir, qui n’a pas laissé grand-chose d’elle, hormis des photos?

Mon avis final est mitigé:j’ai aimé la démarche autour de l’écriture, le fait d’ancrer Vivian Maier dans son histoire familiale parmi d’autres femmes. Mais la lecture m’a semblé rempli de creux, mon imaginaire n’a pu être comblé totalement. Dommage!

Un parfum de rose et d’oubli – Martha Hall Kelly

Editions Charleston -18/06/2019-555 pages -Les femmes Ferriday (t.2)

Présentation de l’histoire

À l’été 1914, l’Europe est au seuil de la guerre tandis que la monarchie russe vacille chaque jour un peu plus. En ces temps troublés où le destin de chacun est plus que jamais incertain, trois femmes hors du commun verront leurs vies se mêler pour le meilleur et le pire… Sofya, l’aristocrate russe, perdra sa fortune et son pays mais se battra sans relâche pour ce qu’elle a de plus précieux : son fils.

Eliza, la mondaine américaine, tremblera pour ses amis russes et cette guerre qui se rapproche chaque jour un peu plus.

Quant à Varinka, la jeune paysanne russe, presque une enfant, ses choix la feront basculer malgré elle au coeur d’un combat perdu d’avance…

Avis de lecture

Après la découverte de trois femmes au coeur des tourmentes de la Seconde guerre Mondiale dans le premier tome des femmes Ferriday, nous voici plongé(e)s au coeur de la Première Guerre Mondiale et dans la Révolution Russe et leurs conséquences…Martha Hall Kelly s’est de nouveau beaucoup documentée pour nous présenter l’époque de la mère de Caroline, Eliza, ces années 1914-1921 durant lesquelles le chaos règne dans de nombreux pays.

Elle nous offre cette fois-ci un regard sur les événements à travers les yeux de trois narratrices:

-Eliza, issue d’une famille mondaine new-yorkaise qui perd son mari, victime, d’une pneumonie et qui se consacre ensuite aux bonnes oeuvres de charité. Elle souhaite inculquer à sa fille Caroline des valeurs humaines comme la tolérance et l’altruisme.

-Sofya, cousine de la tsarine de Russie, amie d’Eliza, qui se réfugie avec sa famille au château de Malinov. Mère d’un enfant, Max, elle a une soeur cadette, Luba. Leur mère est décédée et elles ont du mal à supporter leur belle-mère. Sofya est d’abord ravie de l’aide apportée par Varinka pour s’occuper de son fils.

-Varinka, jeune paysanne pauvre, adorait son père. Sa mère ou Mamka a des dons de voyance. Taras les protège et les fait vivre depuis la mort du père mais il ne semble pas animé de bonnes intentions. Il fera partie des Russes dits Rouges qui massacrent les Russes blancs, assimilés à la famille du tsar et aux bourgeois.

Cette fiction historique est réussie, notamment grâce au travail de recherche de l’auteure qui précise également à la fin de l’ouvrage la part fictionnelle de ces personnages. Un prochain tome sur une des femmes de la famille Woosley lors de l’époque de la guerre de Sécession.

Les portraits des trois femmes sont saisissants de réalisme (rappelons que seule Eliza a existé). Dans le tome 1, Herta était la « méchante », ici, il s’agit de Varinka, présentée tout de même un peu comme une victime, sous l’emprise d’un homme violent, Taras. L’auteure s’est surtout attachée à décrire le lien d’amitié fort entre Sofya et Eliza. Parfois, les événements liés à la guerre semblent n’être qu’en toile de fond pour mieux décrire les actions et sentiments des personnages, notamment la solidarité envers les Russes réfugiés à Paris.

J’ai beaucoup aimé certains personnages secondaires:Yuri et surtout, Luba, la petite soeur de Sofya, courageuse et déterminée. La mère de Varinka, au contraire, m’a semblée plus passive,laissant sa fille se faire torturer par Taras. Dans l’ensemble, ce livre m’a plu, pas autant que le premier tome mais j’en conseille la lecture avec plaisir!

Mémoire de fille – Annie Ernaux

Editions Gallimard-01/04/2016-160 pages

Résumé de l’histoire

En 1958, Annie à presque 18 ans n’a presque jamais voyagé. Elle va quitter l’épicerie normande familiale le temps d’un été pour être monitrice dans une colonie, dans l’Orne. Elle va découvrir les garçons et vivre sa première fois. Cette expérience va avoir un impact sur son corps et son psychisme deux ans durant. Par un aller-retour entre passé et présent, grâce à des lettres envoyées à des amies et des photos, elle se souvient de tout cela et en arrive à nous montrer ce qu’elle pense être la jeune fille d’alors…Quelle introspection va t-elle faire? Quelles traces va t-elle nous laisser de cette expérience de vie?

Mon avis sur ce roman

Annie Ernaux n’a pas son pareil pour nous plonger dans le côté introspectif de ses personnages, à travers une vision sociologique: le personnage au coeur d’un groupe.

Elle met d’abord à distance son personnage et le nomme tantôt « Annie D. », tantôt « elle », tantôt « la fille » pour le mettre à distance et prendre davantage de recul sur les événements. Il lui aura d’ailleurs fallu des années avant d’écrire sur sa perte de virginité car dans les années 1950 où cela pouvait signifier être fille-mère, se marier sans amour, avorter clandestinement, abandonner l’enfant, avoir une réputation de « putain sur les bords », déshonorer sa famille, devenir une laisser-pour-compte dont aucun homme ne veut plus…tant de choses dont une femme se passerait bien souvent volontiers.

On a l’impression qu’Annie D n’a pas tellement eu le choix, que le moniteur a jeté son dévolu sur elle, qu’elle en est tombée amoureuse et qu’elle en vit les affres ensuite. J’ai beaucoup aimé le cheminement intérieur du personnage, Annie Ernaux trouve les mots justes pour faire revivre à cette jeune fille les événements, l’alternance entre passé et présent matérialise le moment présent, donne de la consistance aux choses. Cela sublime le personnage qui n’est ainsi pas du tout réduit à une fille facile ni à une victime, comme le laisserait croire l’événement tel qu’il eut lieu: une relation brutale voulue par un garçon qui ne voulait pas autre chose qu’une seule fois, qu’une passade puisque très vite, il se détourne d’elle, voire s’en moque.

Le fait de ne pas seulement parler de la colonie permet de mesurer les conséquences de la perte de virginité. On se rend compte à quel point le corps prend une place énorme dans cette narration, le corps détraqué: la boulimie, le mal-être, l’aménorrhée suivent…Toute la société des années 50-60 s’étale alors sous nos yeux avec le silence des mères, l’inconséquence des petits-amis, le m’as-tu-vu qu’il faut avoir auprès des copines: tant d’apparences et de faux semblants qui rendent les choses plus difficiles pour la jeune fille de l’époque, pétrie de honte, finalement. Le traumatisme est dès lors bien écrit, bien analysé. Annie Ernaux nous livre une tranche de vie qui a une place dans son oeuvre, qui pour elle, prend sens dans son œuvre et je dirais que ce roman est à voir ainsi: l’analyse d’un événement de jeunesse qui donne une place à la femme dans des années durant lesquelles il n’était pas si facile d’évoquer sa sexualité et l’impact de celle-ci…

Le lilas ne refleurit qu’après un hiver rigoureux -Martha Hall Kelly

Editions Charleston -01/2018

Présentation du roman par l’éditeur

À New York, Caroline Ferriday travaille au consulat français. Mais lorsque les armées hitlériennes envahissent la Pologne en septembre 1939, c’est tout son quotidien qui va être bouleversé.

De l’autre côté de l’océan, Kasia Kuzmerick, une adolescente polonaise, renonce à son enfance pour rejoindre la Résistance. Mais la moindre erreur peut être fatale.

Quant à l’ambitieuse Herta Oberheuser, médecin allemand, la proposition que lui fait le gouvernement SS va lui permettre de montrer enfin toutes ses capacités. Mais une fois embauchée, elle va se retrouver sous la domination des hommes…

Les vies de ces trois femmes seront liées à jamais lorsque Kasia est envoyée à Ravensbruck, le tristement célèbre camp de concentration pour femmes. À travers les continents, de New York à Paris, de l’Allemagne à la Pologne, Caroline et Kasia vont tout tenter pour que l’Histoire n’oublie jamais les atrocités commises.

Avis de lecture

Ce premier roman est une belle fresque historique. L’alternance du récit entre les trois protagonistes et l’alternance des points de vue créent un rythme nécessaire pour lire l’insoutenable, notamment lors des descriptions des opérations des « Lapins ». Les personnages de femmes sont décrits avec un grand réalisme: on a froid dans le dos en pensant à Herta, on pleure avec Kasia et on est touchés par la générosité de Caroline. Le ton sonne juste et le fait d’englober plusieurs continents est intéressant pour comprendre l’impact de cette deuxième guerre mondiale tant sur le plan humain, social qu’économique et financier.

Sachez aussi que certaines personnes ont réellement existé, comme Caroline et Herta. La thématique de l’après-guerre est particulièrement intéressante et souligne à quel point le retour à « la vie normale » a été dure pour tant de personnes en souffrance.

Les personnages de Catherine et Kasia sont lumineux. Catherine par sa force de conviction, son altruisme, sa détermination, ses valeurs humanistes. Kasia parce qu’elle a survécu à la barbarie, parce qu’elle connaît tant de déconvenues à son retour mais qu’elle ne baisse pas les bras. Et qu’à travers son personnage, on peut s’interroger sur le sens du pardon et sur la capacité de résilience.

Enfin, soulignons également que ce roman met en lumière le devenir des prisonnières de guerre, des victimes des nazis, l’oppression des Polonaises sous domination soviétique, sous un angle peu abordé dans la littérature jusqu’à présent: celui qui dénonce le fait que ces femmes n’ont obtenu que peu de compensation financière et qu’il leur a été difficile d’être réopérée par exemple ainsi que le souligne l’auteure, suite à un remarquable travail de documentation.

Un premier roman prometteur à découvrir si ce n’est déjà fait pour vous!

La femme révélée – Gaëlle Nohant

Editions Grasset -02/01/2020-400 pages

Résumé de l’histoire

En 1950, Eliza Donnelley arrive à Paris sous le nom de Violet Lee. Elle a dans sa valise quelques bijoux de valeur qu’elle espère revendre mais malheureusement, on les lui vole. Lui reste alors son Rolleiflex, un appareil photo dont elle se servira abondamment. Eliza va désormais devoir vivre loin de son mari et de son fils, Tim, restés aux Etats-Unis.

Elle deviendra gouvernante d’enfant, pensionnaire dans un foyer de jeunes femmes, se liera d’amitié avec des femmes libres, voire trop libres…Elle prendra de nombreux clichés de Paris, des personnes croisant sa route: des jeunes filles perdues, des pauvres gens, de pauvres enfants souriants dans leur univers sombre…afin de révéler toute leur beauté et leur dignité, loin d’un quelconque voyeurisme ou d’une quelconque stigmatisation…

Les années passants, elle renoue avec son passé en retournant dans sa ville natale: Chicago. Certaines choses n’ont pas changé comme la ségrégation envers le peuple noir et elle se retrouve en plein coeur des émeutes…

Mon avis sur le roman

La femme révélée est une belle fresque historique des années 50 aux années 70, tant sur le continent américain que sur le sol français. La plongée dans le Paris d’après-guerre est saisissant, on sent toute la musicalité et le côté artistique bouillonnant ressortir…La photographie est un art qui sublime l’humanité, Gaëlle Nohant le fait très bien vivre à son héroïne principale. On sent également toute l’émancipation féminine, toute la domination conjugale d’une société pas encore totalement affranchie…

L’auteure nous brosse un portrait de femme courageuse, déterminée, perdue par moments, remplie de doutes mais capable de défendre une cause humaniste à laquelle elle croit…

Le point de vue historique, abordé notamment dans la seconde partie, avec les émeutes de Chicago est intéressant et nous en apprend beaucoup sur la lutte du peuple noir aidé d’hommes blancs, tous engagés pour les mêmes droits pour tous. L’ensemble est agréable à lire, malgré quelques longueurs.

Les os des filles – Line Papin

Line Papin est une jeune femme née en 1995, fille d’un couple franco-vietnamien. Les os des filles paru aux éditions Stock en 2019 est son troisième roman.

Editions Le livre de Poche – 02/01/2020-184 pages

Résumé du livre

Née d’un père français et d’une mère vietnamienne, Line, la narratrice, est une enfant heureuse qui vit à Hanoi entourée par ses parents, son frère, ses grands-parents, sa nounou, ses tantes. Elle a donc plusieurs mamans et mène une vie insouciante jusqu’à ses 10 ans, lorsque ses parents décident de partir vivre en France. Line se retrouve déracinée, tant culturellement qu’effectivement. Elle sombre peu à peu dans l’anorexie.

Quelques années plus tard, on la retrouve à 23 ans, à l’aéroport, en partance pour Hanoi.Elle a déjà fait un retour à 17 ans, elle s’est rendue compte qu’elle était à la fois française et vietnamienne. Elle tentera de réconcilier passé et présent en racontant l’histoire des femmes de sa famille: sa mère et ses soeurs, toutes parties adultes dans d’autres pays, et Ba, sa grand-mère, née peu après la Seconde guerre mondiale dans un petit village. Toutes ont connu les guerres, la famine, la pauvreté.

Mon avis sur le roman

Un très beau roman autobiographique qui met en exergue des moments heureux vécus par la narratrice et des moments beaucoup moins heureux comme l’exil ou la maladie.

Line Papin déroule l’histoire familiale en évoquant l’Histoire, les guerres notamment ou l’embargo et la modernisation du Vietnam dans les années 1990. D’une écriture délicate et poétique, elle pose les jalons d’une identité difficile, due au déracinement, à l’exil. Alternant entre le « je » et la troisième personne « la petite fille » pour parler d’elle, elle met également sa famille à distance: son père est « le jeune français », sa mère est « une des soeurs H ». Manière pour elle de prendre du recul, de s’extérioriser d’une histoire qu’elle connaît mais qu’elle n’a pas vécue. Les os des filles l’accompagnent, peut-être ceux de sa grand-mère, peut-être ceux de toutes les femmes du Vietnam. La coutume étant de mettre dans un coffret ce qu’il reste des corps, c’est-à-dire les os. Seuls restent ensuite les sentiments des os. C’est ainsi que commence son histoire: de façon détournée, pour raconter aussi son rapport au corps, à la maladie.

Outre cette écriture, j’ai beaucoup aimé lire cette histoire familiale, faite d’exil et de retour. Elle est d’ailleurs empreinte de notes d’espoir qui laissent présager un retour au Vietnam possible et un renouveau envisageable. A lire, que l’on soit en quête identitaire ou pas!

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Nos espérances – Anna Hope

Anna Hope, née en 1974, est une actrice et une romancière anglaise dont les deux premiers romans, Le chagrin des vivants (2016) et Salle de bal (2017) ont eu un succès remarqué. Nos espérances est son troisième roman.

Editions Gallimard – Traduit de l’anglais par Elodie Leplat- 12/03/2020- 368 pages

Résumé de l’éditeur

Hannah, Cate et Lissa sont jeunes, impétueuses, inséparables. Dans le Londres des années 1990 en pleine mutation, elles vivent ensemble et partagent leurs points de vue sur l’art, l’activisme, l’amour et leur avenir, qu’elles envisagent avec gourmandise. Le vent de rébellion qui souffle sur le monde les inspire. Leur vie est électrique et pleine de promesses, leur amitié franche et généreuse.
Les années passent, et à trente-cinq ans, entre des carrières plus ou moins épanouissantes et des mariages chancelants, toutes trois sont insatisfaites et chacune convoite ce que les deux autres semblent posséder. Qu’est-il arrivé aux femmes qu’elles étaient supposées devenir?

Mon avis sur le roman

Trois beaux portraits de femmes modernes, énergiques, « dans le vent ». Ce roman n’a pourtant rien d’un feel good: Anna Hope décrit de façon réaliste la jeunesse anglaise, dans leur rapport aux autres et dans leur rapport générationnel avec leurs parents. Le roman évoque également beaucoup les luttes féministes, les rapports de couple, la parentalité. L’amitié est mise en avant comme un totem, les retours en arrière permettant aux yeux des lecteurs de la cimenter.

L’ensemble est construit sur un fil tenu, les trois femmes ont toutes un côté bordeline une certaine ténacité pour aller au bout des choses, quitte à se tromper…

Ce roman est une lecture agréable qui met en avant toutes les tensions existantes de l’amitié avec ses jalousies et ses trahisons. Il dévoile également à travers ces destinées féminines un pan de l’histoire de villes anglaises comme Londres ou Manchester à différentes époques. Un beau roman générationnel en somme.

La perle et la coquille – Nadia Hashimi

Nadia Hashimi est une femme née à New-York en 1977 de parents ayant fui l’Afghanistan, espérant y revenir un jour, ce qui n’aura pas lieu. Publié en 2014, La perle et la coquille est devenu un best-seller international et a reçu plusieurs prix.

Editions Milady- 19/06/2015-432 pages

Résumé de l’histoire

Nous sommes en 2007, à Kaboul, au coeur de l’Afghanistan, un pays où les Talibans font la loi. Les femmes doivent faire attention à leur manière de se vêtir et ne doivent pas circuler seules, sans homme, dans les rues. Parce qu’elles n’ont pas de frères, Rahima et ses soeurs, Parwin et Shalha ne peuvent pas aller à l’école. Rahima va accepter de devenir une bacha posh, une fille travestie en garçon, pour pouvoir aller à l’école, faire les courses pour sa mère et avoir une plus grande liberté de mouvement. Cette pratique est courante dans les familles sans garçon mais s’arrête à la puberté, lorsqu’on décide que les filles sont bonnes à marier.

Sa tante , Khala Shaïma, lui raconte alors l’histoire de son ancêtre, Shebika, son arrière-arrière grand-mère qui a vécu au début du 20ème siècle. Shebika a été défigurée très jeune par un accident, un côté de son visage est brûlé. Elle perd ses frères et soeurs lors d’une épidémie de choléra puis enterre un an plus tard sa mère et bientôt son père avec qui elle travaillait: fille vaillante, elle était sa « fille-garçon », toujours prête à lui donner un coup de main. Lorsque sa famille paternelle la revoit, sa grand-mère, une femme méchante, la vend à un notable du village. Elle deviendra garde au palais du roi, son rôle est de surveiller les femmes du harem du roi. Tout ne se passa pas pour elle comme prévu et elle devint l’épouse d’un homme qui la sauve ainsi de la lapidation, qui a déjà une autre épouse et espère un fils (qu’elle lui donnera).

80 ans plus tard, Rahima connaîtra un destin pas si différent: elle se retrouvera mariée à Abdul Khaliq, un seigneur de guerre, patron de son père, rongé par l’opium et la pauvreté. Celui-ci a déjà de nombreuses femmes, dont Badriya, que Rahima, qui sait lire et écrire, accompagnera à Kaboul en tant qu’assistante parlementaire. C’est ainsi que, forte de l’histoire de son aieule, elle parvient un peu à s’émanciper, malgré la violence des hommes et le poids des coutumes qui fait qu’une femme est condamnée à obéir à son mari.

Mon avis sur ce roman

Un roman sublime qui dénonce la condition plus qu’inégalitaire des femmes afghanes, le poids des traditions et les codes d’honneur au nom de la religion, quel que soit l’époque traversée (la toute fin du XIXème siècle à travers l’histoire de Shekiba et le début du XXIème siècle à travers l’histoire de Rahima).

Nadia Hashimi, l’auteure, est une femme pédiatre née à New York en 1977 et qui vit aux Etats-Unis. Ses parents ont quitté leur pays d’origine, l’Afghanistan, dans les années 1970, pensant y revenir plus tard mais le climat du pays s’est détérioré après l’invasion soviétique dans les années 1980. Elle pose le pied sur le sol afghan pour la première fois en 2004. Sa description du quotidien des femmes afghanes considérées pour beaucoup comme des esclaves domestiques et des procréatrices est fine. Le récit oscille entre deux histoires, celle de Rahima et celle de Shekiba et cette alternance d’époque nous montre une société qui a du mal à évoluer. Quelle que soit l’époque, les femmes ne sont pas mieux traitées.

On relève d’ailleurs un paradoxe dans la société afghane telle qu’elle est décrite: la violence ne vient pas que des hommes mais aussi des belles-mères et des autres épouses. Il est fréquent que des mères soient rejetées, critiquées parce qu’elles n’enfantent que des filles. Le garçon est roi, dès sa naissance. Et la vieillesse est respectée: dès que les maris sont loin, affaiblis voire morts, c’est la belle-mère qui régente tout, souvent avec peu de bienveillance. Ce sont aussi les belles-mères qui souvent arrangent les mariages ou poussent les fils à se marier par intérêt, pour l’honneur de la famille. Les traditions familiales sont prégnantes, persistantes: au XXIème siècle comme au XIXème siècle, le port de la burka est omniprésente dans certaines familles tandis que dans d’autres, notamment lorsque les femmes sont instruites, des tolérances sont admises. Ainsi Hafida et Sula apparaissent aux yeux de Rahima comme des femmes libérées, cette liberté étant bien sûr mesurée au Pays des Talibans.

A travers l’histoire de Rahima, Nadia Hashimi évoque également le sort politique du pays. Badriya, la première épouse n’a pas été choisie au hasard pour être Parlementaire: elle doit en savoir assez pour pouvoir suivre ce que dictent les hommes (panneau vert/panneau rouge sont brandis lors d’élections de candidats, il lui suffit de suivre) mais elle ne représente aucun danger, ne sachant ni lire ni écrire, elle reste un instrument, sans cesse surveillée lors de ses déplacements à Kaboul.

Shekiba a commencé à incarner l’espoir et la révolte et c’est Rahima qui a pris le flambeau. L’ensemble donne au roman de nombreuses touches d’espoir, malgré la situation désespérante des femmes. Nadia Hashimi livre certes un portrait de personnages féminins pris dans un étau, sous le joug des hommes, étant parfois de vrais pantins mais le roman n’est pas totalement pessimiste: le destin de Rahima (pour ne pas dévoiler la fin) le prouve. Le fait d’écrire un tel roman, de décrire de telles histoires est nécessaire pour que la communauté internationale comprenne que les choses et les mentalités évoluent lentement mais que les femmes peuvent ne pas être livrées à leurs maris et à la violence. Un filet d’espoir donc.

Sortez tout de même vos mouchoirs: l’histoire des deux femmes liées par le sang ne vous laissera pas insensible(s)!

La grand-mère de Jade – Frédérique Deghelt

Editions J’ai lu – 29/01/2011-288 pages

Résumé

Imaginez une vieille dame de 80 ans qui mène une vie paisible dans sa ferme savoyarde. Veuve depuis 3 ans, elle ne voit pas souvent ses trois filles, accaparées par leurs métiers et vie familiale et son fils, parti pour la Polynésie des années auparavant.

Une chute et une perte de connaissance troublent sa vie tranquille. Tout à coup, ses filles la trouvent trop vieille et veulent la faire déménager pour aller en maison de retraite.

C’est sans compter la fille du fils, Jade, 30 ans, Parisienne, qui vient de rompre avec son petit ami. Elle ne laissera pas tomber sa « Mamoune », elle hésite mais malgré ses doutes, elle enlève sa grand-mère et direction Paris!

Mamoune va lui confier bien des choses qui lui font réaliser qu’elle n’est pas qu’une grand-mère. Mamoune avoue qu’elle aime lire. Mamoune est surprenante et Jade et elle vont apprendre à se connaître.

Avis de lecture

Frédérique Deghelt signe là un roman plein de tendresse pour le 3ème âge. La relation entre Jade et sa grand-mère Jade est très belle, douce et tendre. On a envie d’avoir une grand-mère aux apparences classiques mais tourbillonnante à souhait!

La narration est présentée sous deux points de vue: celui de Jade à la troisième personne et celui de Mamoune à la première personne, chacune des deux femmes s’observant, analysant les choses à leur manière. Mamoune est un personnage caractéristique du troisième âge: pleine de recul, de sagesse, ayant une vie active…et surprenante à la fois: la lecture, pour elle, c’était des moments volés à tous, comme si lire était honteux! Elle sera donc une bonne alliée pour aider Jade à publier son premier roman.

La grand-mère de Jade est un roman attendrissant qui décrit une relation inter-générationnelle où ténacité et sagesse sont des valeurs fortes, la littérature y tenant une place importante. Le dénouement est surprenant et clôt admirablement ce roman qui se lit volontiers accompagné d’une madeleine, au coin du feu (cela n’a pas été mon cas mais je suis sûre que le faire aide à plonger dans l’ambiance).

Le bal des folles – Victoria Mas

Éditions Albin Michel- 21/08/2019-256 pages

Résumé du roman

Elles s’appellent Louise, Thérèse, Eugénie et sont enfermées à la Salpêtrière d’où beaucoup de femmes ne ressortent jamais. Amenées par leur mari, leur père, leur famille, elles sont à l’abri des regards, loin de la société dix-neuvièmiste où il ne fait pas bon avoir une conduite sortant des sentiers battus.

La fin du dix-neuvième siècle est aussi l’époque où le psychiatre Charcot mène des expérimentations: une patiente, « une folle », est présentée à un groupe d’étudiants en médecine afin que soient étudiées, à l’aide de l’hypnose, les manifestations de l’hystérie.

C’est lui encore qui a l’idée d’organiser le bal des folles. Une fois par an, à la mi-carême, le tout-Paris est invité à contempler les patientes, déguisées pour l’occasion. Les bourgeois y viennent comme on va au zoo, pour voir « les folles », les médecins ont pour objectif de montrer les progrès de la médecine.

Le bal de 1885 ne ressemblera à aucun autre. Geneviève, chargée de surveiller les femmes, est en pleine période de doute. A travers son histoire et celles d’autres femmes, nous pouvons nous demander quelles sont les causes de la folie et jusqu’où celle-ci conduit-elle?

Mon avis sur le roman

J’ai beaucoup aimé ce roman pour de multiples raisons. La première est le portrait superbe que Virginie Mas brosse de ces femmes, présentées davantage comme victimes que comme réellement folles. Thérèse le dit elle-même: en ce lieu, elle se sent protégée, que ferait-elle dehors? L’histoire de Louise est émouvante et triste: violée par son oncle, elle est amenée ici par sa tante et traumatisée, elle devient un sujet en crise, patiente vedette de Charcot.

J’ai également été beaucoup intéressée par l’histoire de la société du dix-neuvième siècle : celle de la psychiatrie qui était une discipline assez neuve. Par ses expérimentations, Charcot a fait avancer les travaux sur l’hystérie, les patientes sont désormais traitées plus humainement. Mais aussi celle de la société bourgeoise qui, par peur du déshonneur laisse ses filles dans cet endroit. Toutes ne sont pas « folles », certaines sont traumatisées suite à un viol, d’auťres ont commis un meurtre passionnel, d’autres encore semblent pouvoir communiquer avec les morts…Mais toutes se retrouvent enfermées, leurs conditions féminines sont bafouées par les pères, les frères, elles sont plongées dans un monde tout aussi violent, celui de la violence psychique , oubliées de tous.

Le bal n’est qu’un sujet parmi d’autres: s’il est prétexte à des préparatifs donnant l’impression pour les folles de remettre un pied dans la normalité, il est aussi le miroir d’une société voyeuriste. Celle là même qui se déplace pour voir des femmes à barbe ou des pygmées dans les cirques, fascinés et dégoûtés à la fois par l’anormalité.

Plongé(e)s dans le quotidien des patientes et des infirmières, nous mesurons, nous lecteurs et lectrices d’aujourd’hui , tous les progrès réalisés par la médecine qui, à l’époque, faisaient peu de cas des patientes. Bien des femmes ont dû être enfermées injustement mais ce n’est pas de cela dont il est question, finalement.

Victoria Mas tente plutôt de nous faire comprendre ce qui conduit à la folie, ce qu’est la folie et vers quoi elle débouche…Elle signe un très beau premier roman, très documenté sur les services psychiatriques. Si l’ambiance de l’hôpital de la Salpêtrière fait froid dans le dos, l’humanité et la solidarité restent tout de même présentent à travers les murs…

Ce roman a obtenu le Prix Renaudot des lycéens.

Par amour – Valérie Tong Cuong

Editions J.-C.Lattès – 25/01/2017- 416 pages

Résumé du roman

10 juin 1940. Le Havre. L’évacuation de la ville commence. Lucie et Jean fuient avec leur mère et leurs cousins, Joseph et Marline. Les deux sœurs, Emelie et Muguette, s’efforcent de rester optimistes. Le départ mènera au retour dans la ville, peu de temps après.

Le quotidien de ces deux familles havraises entre 1940 et 1945 sera raconté dans ce roman. Par amour, les personnages feront face: Emelie et Joffre, son mari, sont les concierges de l’école qui servira de logement à l’occupant. Ils protégeront du mieux qu’ils le peuvent Muguette, plus insouciante au départ mais confrontée très vite à la souffrance et à la maladie.

Ils connaitront et verront de nombreux malheurs: les combats quotidiens, les bombardements donnant l’impression que les Havrais sont une population dont on se soucie peu, qu’on est prêt à sacrifier, les morts, les logements détruits, la course vers les abris, les alertes, les incendies…Certains membres de leur famille, Joseph et Marline, seront même évacués en Algérie, séparés des leurs…

Mon avis sur ce roman

La lecture de ce roman paru en janvier 2017 m’a apporté un peu plus de culture: j’ai appris ce qu’avaient vécu les habitants du Havre pendant la Seconde Guerre Mondiale. J’ignorais en effet que les bombardements alliés avaient causé autant de dommages dans certaines villes portuaires.

Je trouve particulièrement intéressant que le point de vue des enfants soit exprimé: cela donne de la fraîcheur au récit et une dédramatisation des événements. L’amour, l’amour de sa ville, l’amour des siens, la protection, l’unité familiale seront autant de valeurs qui donneront une belle unité au roman, par ailleurs magnifiquement documenté. Le quotidien des Havrais, leur souffrance, la destruction de la ville y sont décrits minutieusement.

Je dirais qu’il s’agit d’un livre prenant, qui se lit facilement pour qui aime les fictions se rapportant à la Seconde Guerre Mondiale. J’ajoute que vu l’engouement actuel pour la France périurbaine, les lecteurs ne pourront être que ravis de découvrir l’histoire locale, qu’il s’agisse ou non de leur région.

A lire absolument. Ce fut un vrai coup de cœur.

Girl -Edna O’Brien

Un roman sidérant, tout simplement. L’adjectif a déjà été utilisé mais que dire d’autre? Époustouflant. Déchirant aussi.

Editions Sabine Wespieser – 05/09/2019-256 pages

Je copie le mot de l’éditeur:

« Girl est un roman sidérant, qui se lit d’un souffle et laisse pantois. Écrivant à la personne, Edna O’Brien se met littéralement dans la peau d’une adolescente enlevée par Boko Haram. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle son rapt, en compagnie de ses camarades de classe ; la traversée de la jungle en camion, sans autre échappatoire que la mort pour qui veut tenter de sauter à terre ; l’arrivée dans le camp, avec obligation de revêtir uniforme et hijab. La faim, la terreur, le désarroi et la perte des repères sont le lot quotidien de ces très jeunes filles qui, face aux imprécations de leurs ravisseurs, finissent par oublier jusqu’au son de leurs propres prières. Mais le plus difficile commence quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eu d’un de ses bourreaux. Après des jours de marche, un parcours administratif harassant lors de son arrivée en ville, celle qui a enfin pu rejoindre son village et les siens se retrouve en butte à leur suspicion et à l’hostilité de sa propre mère. Victime, elle est devenue coupable d’avoir introduit dans leur descendance un être au sang souillé par celui de l’ennemi. Écrit dans l’urgence et la fièvre, Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, une fois encore, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à survivre et son inaltérable confiance en la possible rédemption du cœur humain, l’héroïne de ce très grand roman s’inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l’expérience de la jeune Edna O’Brien, mise au ban de son pays alors qu’elle avait à peine trente ans. Devenue un des plus grands écrivains de ce siècle, elle nous offre un livre d’une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques. » (roman paru en septembre 2019)

Si cela doit achever de vous convaincre, ce qui m’a le plus interpellée dans le récit, c’est la force de survie de la narratrice. Quoi qu’il lui arrive, elle a l’espoir d’un monde meilleur. Et aussi son attachement à sa fille. C’est un déchirement pour elle de ne pas être soutenue par les siens à ce retour, ô combien attendu. Et pourtant, pour sa fille, elle est prête à tout…

A lire. Parce que ce roman, malgré un sujet tragique, est plein d’humanité.

Kinderzimmer – Valentine Goby

Éditions Actes Sud-Août 2013-224 pages

Actuellement en train de lire le dernier roman de Valentine Goby, Murène (cela fera l’objet d’un prochain billet), je me rappelle n’avoir pas encore consacré de billet au sublime Kinderzimmer.

J’ai découvert ce roman paru en août 2013 dans un contexte professionnel: il faisait partie de la sélection pour le Prix des Lycéens d’Ile de France, auquel j’ai assisté en 2015, au Salon du Livre à Paris (porte de Versailles, pour les connaisseurs). Mais je n’ai pas usé que de mon oeil de professionnelle du livre, mon coeur aussi a contribué et battu fort, fort pour ce roman, me submergeant d’émotion.

Le sujet même d’abord: une Kinderzimmer est une pièce destinée aux nourrissons, dans un endroit où la vie est plus facilement enlevée que donnée. N’oublions pas: nous sommes en 1944, en pleine seconde guerre mondiale. Au camp de Ravensbrück. J’apprends ainsi que non seulement des bébés ont survécu dans les camps de la mort mais aussi que certains y sont nés, y ont vécu et survécu.

Elle s’appelle Mila (ou Suzanne à l’état civil), elle a 20 ans. Au printemps 1944, elle arrive au camp qui compte 40000 femmes, venues d’Europe. Pour des faits de résistance. Elle n’est pas seule, sa cousine l’accompagne. Et aussi un petit être qui grandit en elle.
Elle connaîtra une descente aux Enfers, processus de déshumanisation orchestrée par les nazis. La faim, le froid, la promiscuité avec les autres femmes, l’épuisement, le désespoir et toujours le devoir d’obéir aux règles. Travailler, ne pas protester, quelles que soient les conditions, même lors des appels en pleine nuit, même quand des camarades manquent à l’appel parce qu’il a fallu fermer leurs yeux pour toujours.

Mila se dit qu’il faut survivre pour ce bébé, même s’il est le signe d’une anomalie dans l’univers concentrationnaire. En attendant, elle lutte pour sa survie, même si c’est pas la vie, dit-elle. Et une camarade, Teresa, lui répond « qu’être vivant, c’est faire des gestes qui préservent ».

Des années après, c’est Suzanne qui témoigne devant de nombreux lycéens et répond à leurs questions. Oui, elle est sortie du camp avec un bébé, James, à qui elle a raconté son histoire Oui, ce bébé, c’était un espoir pour elle comme pour d’autres, une raison de vivre.

Valentine Goby nous offre un récit court mais intense, sans verser dans le pathos. Le sujet même ne prête pas à rire et n’appelle pas non plus un jugement. Cela s’est passé et il a été possible de s’en tirer. L’humain s’est accroché dans l’inhumain, le présent de narration fait s’étaler les choses sous nos yeux. Cela prend aux tripes, cela bouleverse à un point tel qu’on mesure ce qu’est la vie aux frontières de la mort…A lire, à lire, à dire aussi, il faut en parler aux jeunes générations…

Ça raconte Sarah – Pauline Delabroy-Allard

Editions de Minuit- 06/09/2018-192 pages

La course aux prix littéraires actuelle me donne envie de me replonger dans la course 2018 et je vais donc présenter dans cet article ainsi que dans un autre article deux romans que j’ai lus à cette époque. Le premier, ce sera Ça raconte Sarah, paru en septembre 2018, le deuxième, ce sera Leurs enfants après eux (dans un prochain billet,donc).

Voici la présentation de Ça raconte Sarah par les Editions de Minuit (ouais, un premier roman publié aux Editions de Minuit, rien de moins!): « Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S. « 

Pauline, tu vas dire que je ne me foule pas: cela fait un an que je dois écrire cette critique, j’aurais pu le faire avant alors maintenant, voilà que je me contente d’un copié-collé. Eh bien, non, je vais te donner mon avis (et à vous aussi qui me lisez) sur ton roman. Il faut juste se dire que cela ne sera pas très original, pas très novateur: tout a été dit depuis un an. Allons-y quand même parce qu’il faut bien se dire aussi que si le livre étant sans intérêt, il ne ferait pas l’objet d’un billet.

Pour ceux qui connaissent et ont lu le roman, vous pouvez passer ce paragraphe. Pour les autres, voici un bref résumé: la narratrice dont on ignore le prénom est professeure, mère célibataire abandonnée par le père de son enfant, elle habite dans le 15ème arrondissement de Paris où elle mène une vie tranquille, faite du quotidien et de ses lourdeurs, de culture et de soirées entre amis. Lors d’une soirée de Nouvel An, elle rencontre Sarah qui est violoniste. On lui en a parlé, sans que rien ne s’éveille en elle. Elle la revoit. Et puis, voilà, la machine est progressivement lancée: la passion, la passion amoureuse sous tous ses traits. Telle est la première partie. La deuxième est toute autre: elle évoque les affres de la passion, le lointain (une partie de l’action a lieu à Trieste), la souffrance, terrible, la perte aussi.

Mon avis sur le livre

Je commence par une remarque entendue: « Ce roman décrit très bien la passion amoureuse, il se lit bien mais les verbes au présent, bof… » (paroles approximatives). Sur ce premier point, je dirais que le présent est ce qui fait la force du roman: parce qu’une passion, parce que cette passion-là, c’est l’immédiateté, la fulgurance aussi. On n’a pas le temps de penser au passé, on ne ressasse pas les souvenirs, on vit les choses. Intensément. Énormément.

L’écriture de Pauline Delabroy-Allard est fluide, oui, et rythmée aussi: les phrases simples expriment la passion et aussi tout le caractère de Sarah. La première partie s’articule autour des prémices de cette passion de la narratrice. Et d’emblée, Sarah prend toute la place. Sarah si vivante. Sarah qui fait tout oublier. C’est l’abandon de soi, la découverte de l’Autre, la découverte des corps aussi. Le tout dans un quotidien qui semble sans importance s’il ne s’appelle pas Sarah. La description de la passion s’articule autour de références littéraires, autour de la musique, qui semble lui donner tout son tempo (car la musique, c’est tellement Sarah).

Mais la passion, c’est aussi brusquement sa fin. Et la douleur de la narratrice. Même si vivre avec Sarah (et par elle) se révèle épuisant. Cette narratrice qui perdra pied et cette perte, cette descente vers une certaine folie ne peut avoir lieu que dans l’ailleurs, pas dans le quotidien des lieux.Chez Pauline Delabroy-Allard, l’espace prend forme aussi au sein même des émotions, surtout dans la deuxième partie du roman. Trieste, tristesse, solitude. Et aussi suffocation dans ces lieux rétrécis qui sont tellement sans elle, sans Sarah. Ce n’est plus tant la personne de Sarah qui est décrite, c’est son absence qui emplit les murs, c’est l’impact de la passion de la narratrice pour elle. Et on se demande comment tout cela se terminera…

Merci, Pauline, pour la description d’un Paris que je connais: le 15ème arrondissement à son charme. Merci pour ces nombreuses belles pages sur la passion amoureuse et son déclin, façon 21ème siècle (parce que les personnages du roman sont modernes, contemporains, Sarah, cela pourrait être notre meilleure pote, celle qu’on invite aux soirées, la narratrice pourrait être celle qu’on console, sachant que ce qu’elle livre n’est que l’iceberg de sa douleur).

Merci pour ce premier roman qui en annonce d’autres, espérons-le, tout aussi prometteurs.

Pour en finir avec la parution de ce roman il y a un an, j’ajoute pour ceux et celles qui l’ignorent que Ça raconte Sarah n’a finalement pas obtenu le Prix Goncourt, bien qu’étant en lice pour ce Prix au deuxième tour. Mais il a obtenu les prix littéraires suivants en 2018: le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama, le prix des Libraires de Nancy, le Prix Envoyé par la Poste, le Prix du Style et il a été le Choix Goncourt de la Suisse, de la Roumanie et de la Pologne.

Ajoutons donc que lire Ca raconte Sarah suppose d’entrer dans un univers. L’univers de l’auteure: vous n’avez qu’a lire les nombreuses interviews qui ont été faites pour son roman, vous comprendrez un peu (un peu parce que je reste persuadée qu’un écrivain, surtout auteur d’un premier roman, ne se dévoile pas complétement) sa démarche littéraire, son trajet jusqu’à la consécration de ce roman…Car Ça raconte Sarah est une histoire qui a toute sa place dans l’écriture de l’intime et aussi l’écriture du dépassement de soi et le roman en tant qu’objet continue sa trajectoire à l’international.

Good luck, Pauline, je salue ton travail et ta force d’écriture!

Charlotte – David Foenkinos

Editions Gallimard-28/05/2014-224 pages

Après la lecture de ce roman, une seule pensée me vient: « mais pourquoi l’auteur nous offre t-il un style aussi inégal? » Si je ne lis pas ces romans dans l’ordre de parution, je ne peux m’empêcher de penser que les lecteurs de Vers la beauté ne pourront qu’être déçus s’ils ont lu Charlotte avant.

Un prénom pour titre, donc. On sait déjà avant d’avoir lu que ce prénom va nous plonger dans des sphères intimes. Charlotte? Un des prénoms des soeurs Brontë, cette histoire sera t-elle donc empreinte de mélancolie et de souvenirs de pensionnats horribles?

Il n’en est rien mais les deux Charlotte ont un point commun: elles meurent jeunes. Celle du dix-neuvième siècle meurt à 38 ans, vraisemblablement de maladie. Celle du vingtième siècle (celle de ce roman) est quant à elle frappée par les tragédies de la Grande Histoire: elle meurt à 26 ans à Auschwitz. La comparaison s’arrête là, revenons à présent au roman de Foenkinos.

Voici une brève biographie: Charlotte Salomon naît à Berlin le 16 avril 1917 de parents juifs allemands. Son père, Albert Salomon, est médecin et très accaparé par son travail. Sa mère, Franziska Grunwald, semble marquée par une malédiction familiale. Elle se suicidera quand Charlotte aura 9 ans, en 1926. En 1930, son père se remarie avec Paula, une cantatrice. Quelques années, après, arrivent les nazis au pouvoir. Charlotte se réfugie en France mais cela n’est qu’un asile temporaire: dénoncée, elle est envoyée au camp d’Auschwitz. Elle y mourra, enceinte, à 26 ans, gazée dès son arrivée.

Mais ce roman, dont on ne sait s’il s’agit d’un roman autobiographique ou d’un récit, n’est pas une simple narration. David Foenkinos raconte aussi son obsession pour son personnage, Charlotte Salomon, dont il a découvert le travail lors d’une exposition à Berlin. Il a pris son temps et un jour, il a été prêt: il s’est mis à écrire en prose: le roman est composé de phrases en ligne. Ligne par ligne, on prend sa respiration, on est en apnée, on vit les choses au rythme de l’écriture. On lit tout d’une traite. Et en refermant le livre, on se dit que c’est un très bel hommage qui reflète la vie de l’artiste Charlotte Salomon.

En ce qui me concerne, la critique de ce roman sera aussi minimaliste. Je vois dis simplement que lire cette histoire se vit. Peut-on raconter la vie en quelques lignes? Peut-on raconter l’art en quelques lignes? Peut-on raconter la construction d’une artiste en quelques lignes? David Foenkinos a raconté. Lisez donc ses mots!

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Bakhita – Véronique Olmi

Editions Albin Michel-23/08/2017-464 pages

Elle s’appelait Bakhita et était noire comme l’ébène, d’une couleur qui effraya les Italiens quand elle arriva dans ce pays, débarquée du Soudan…Si percevoir sa différence dans le regard des autres avait été sa seule souffrance, sa vie aurait été bien douce…

Bakhita vient du Soudan, donc, un pays où, au dix-neuvième siècle (elle est née en 1869), on enlève les petites filles (elle voit sa sœur disparaître quand elle a 7 ans) et on les vend comme esclaves à des négriers cupides. C’est ce qui lui arrivera également.

On peut aisément, même sans les lire d’ailleurs, imaginer les souffrances d’une enfant esclave, ballotée de maître en maître…Ce qu’on peut lire dans ce récit autobiographique par contre dépasse l’imagination. On découvre, médusé(e), la cruauté des hommes: un des maîtres de Bakhita la marquera à jamais en la tatouant, sans son consentement bien entendu, comme un vulgaire objet. Elle verra tant d’autres enfants esclaves mourir près d’elle…De son enfance, elle se souviendra peu. Même sa véritable identité, elle l’a oubliée…

Et pourtant, elle survit dans ce monde cruel que Véronique Olmi décrit de façon très juste, si détaillée qu’il est là, sous nos yeux, durant de nombreuses pages…Elle survit et rencontre en 1883 son sauveur, Calisto Legnani, consul à Karthoum,

A 14 ans, elle arrive alors en Italie et sa vie change. Elle rencontre Stefano, un homme instruit qui a la volonté de faire son éducation. Après d’autres péripéties comme l’amour d’une enfant et la jalousie d’une mère, un procès la rendra libre. Elle choisira de devenir religieuse, la Madre Moretta, car Bakhita, c’est la générosité même, sa vie passe après celle des autres…

Elle racontera et écrira son histoire. Après une longue vie, elle meurt à 78 ans, en 1947. Elle sera canonisée par le Pape Jean-Paul II en 2000.

Avis

L’auteur a signé en août 2017 un très beau roman. De ceux que l’on garde longtemps en mémoire. Si une grande partie de la vie de Bakhita est triste à faire pleurer dans les chaumières, Véronique Olmi ne tombe à aucun moment dans le pathos. Elle érige Bakhita non en héroïne mais en fait un personnage plein d’humanité, plein d’espérance. Car Bakhita a foi au genre humain. Bakhita regarde les étoiles le soir et sait que ses ancêtres aussi ont communié avec la nature, c’est une manière pour elle de se rapprocher d’eux…De ce destin tragique jaillit la lumière!