Une famille comme il faut – Rosa Ventrella

Editions Les Escales- 10/01/2019-288 pages

Résumé de l’histoire

Maria De Santis vit dans la région des Pouilles, au Sud de l’Italie, dans le quartier pauvre du Bari. Un père pécheur, violent, qui crie souvent, une mère aimante mais effacée, deux frères plus âgés: tel est l’univers de la Malacarne, comme la surnomme sa grand-mère.

Maria est vive et intelligente et comprend très tôt qu’étudier lui apportera un avenir meilleur. Loin du voisinage pesant, des commérages, de la misère, de la violence, des surnoms transmis de génération en génération, des croyances populaires…

De son enfance à son entrée à l’université, elle nous raconte tout, se demandant pourtant souvent s’il est possible d’échapper à son destin…

Mon avis de lecture

J’ai souhaité lire ce livre parce qu’il m’a rappelé la saga d’Elena Ferrante. Disons-le tout de suite: il est un cran en dessous mais il a certaines qualités qu’il convient de saluer.

La trame narrative est similaire: une famille pauvre, un quartier pauvre, des croyances, des commères, c’est l’Italie profonde qui s’étale sous nos yeux. Mais les yeux de Maria ne sont pas ceux de Lenú et l’histoire de Rosa Ventrella prend forme peu à peu, nous laissant découvrir l’Italie des années 1980.

Le thème fédérateur qui est comment échapper à son milieu? est présent dès le début du récit. C’est un sujet fréquemment abordé par Maria et Michele, fils de truand, son camarade de classe, moqué par les autres enfants, qui sera son seul ami.

La famille de Maria souhaite être « une famille comme il faut » mais le déterminisme social et les histoires familiales la guette. La famille ne parvient donc pas à quitter le quartier. L’écriture de Rosa Ventrella est très descriptive: le lecteur est avec Maria, cette petite fille fascinée par la mer et terrorisée par ses ravages. Il voit avec ses yeux à elle l’endroit où elle vit, les êtres avec qui elle grandit, qui l’entourent. Le microcosme familial et territorial s’invite sous nos yeux, on sent aussi la violence, la dureté de la vie, on entend le dialecte, les persiflages, on voudrait oublier les attaques violentes envers les personnes âgées aboutissant à la mort de jeunes hommes et l’intolérance face à des personnes considérées comme folles.

Parfois, dans son écriture réaliste, Rosa Ventrella met un peu de magie et de poésie mêlée à une religiosité populaire. Ainsi, la tante Cornelia,  morte jeune, revient parler à Teresa, la mère de Maria. Et la guérisseuse n’enlève pas toujours le mal.

Les histoires du quartier tiennent le lecteur en haleine, de rebondissements en rebondissements mais très vite, ce qui intéresse, c’est le devenir de Maria et Michele. Deux personnages attachants qui ont en commun de rêver à comment échapper à leur destin. On ne cesse de se demander ce qu’ils vont faire, ce qui va leur arriver, s’ils arriveront à atteindre leurs objectifs.

En ouvrant Une famille comme il faut , vous pourrez penser qu’il s’agit d’une saga familiale et d’un roman d’apprentissage dans lequel Maria, 9 ans, raconte comment on l’a surnommée Malacarne, mauvaise graine.

Vous penserez aussi qu’il s’agit d’une histoire d’amitié dans laquelle les deux amis, Maria et Michele font preuve de sensibilité en se livrant l’un à l’autre, malgré leurs familles.

Vous ajouterez qu’il s’agit d’une histoire dans laquelle la jeunesse, sans être triste, s’accomode de leur vie semblable à celle de leurs parents: les filles n’étudient pas, apprennent vite un métier et se marient à des garçons qui leur semblent honnêtes, leur font les yeux doux et se révèlent ensuite violents, machos, quand ils ne sont pas mêlés aux trafics louches de la mafia.

Vous découvrirez après cela qu’une histoire d’amour naîtra entre Maria et Michele. Malgré l’interdiction du père de Maria de revoir le jeune homme car il rend la famille de Michele responsable de la mort de son fils, le frère de Maria..

Vous apprécierez au coeur de ses histoires les portraits de femmes qui défendent, protègent, réparent, prédisent, commèrent, attendant un père, un mari, faisant face à la violence d’un monde brut auquel elles s’habituent.

La Malacarne restera dans les mémoires pour sa soif d’émancipation, son désir de s’instruire, ses rêves d’ailleurs.

Ce roman m’a, en définitive, bien plu, je me suis retrouvée joliment plongée en Italie. J’ai trouvé que les personnages principaux étaient bien équilibrés au vu de leur entourage. J’en conseille vivement la lecture.

La liberté au pied des oliviers – Rosa Ventrella

Éditions Les Escales – 04/06/2020 -285 pages

Résumé de l’histoire

Deux soeurs, Teresa et Angelina, vivent dans le Sud de l’Italie, dans un univers rural et dur. La Seconde Guerre mondiale et l’éloignement du père, alors au front, ne fait qu’accentuer leur pauvre condition sociale. Pour subvenir aux besoins de la famille, leur mère, une femme d’une grande beauté, cède au baron Personè, propriétaire de leurs terres.

Lorsque le père revient et d’autres hommes du village aussi, jamais ils ne sont ceux d’avant, la vie se réorganise. Une lutte va s’engager, celle des ouvriers agricoles qui veulent davantage de justice et posséder des biens. Dans la famille Sozzu, les histoires continuent, c’est la fille cadette, Teresa, qui raconte: les femmes du village, les prédictions d’une vieille femme un peu sorcière, l’arrivée d’un neveu de cette dame, les traumatismes des hommes revenus de la guerre …Et surtout, surtout sa relation avec sa sœur, la belle Angelina qui voit sa vie loin…Les deux sœurs atteindront-elles leurs rêves?

Mon avis de lecture

J’ai bien aimé cette histoire d’héroïnes cherchant à dépasser leur condition sociale.

Dès les premières lignes du roman, on sent qu’un drame va se produire. L’auteure cherche à instaurer une complicité avec le lecteur à travers la voix de la narratrice, Teresa. C’est une histoire familiale qui va nous être présentée. Une histoire aux prises avec la Grande Histoire. Une histoire où rumeurs, tirages de cartes et commères démontre toute l’importance de  » ce qu’on dit de nous ».

L’originalité de ce roman réside dans le fait que c’est la sœur discrète, Teresa, qui offre son témoignage, son regard sur les choses. Elle écrit, elle écrit sur ses origines, son village avec quelques personnages certes caricaturaux mais qui font partie du « folkore » italien. Elle explique si bien aussi l’amour qui l’unit à sa soeur.

A travers ce roman, par la voix de sa narratrice, Rosa Ventrella montre à quel point il est difficile de vivre dans l’Italie des années 40-50, suite à la guerre. Au-delà de l’histoire familiale, c’est toute l’histoire du village qui est abordée avec moults personnages du voisinage décrits de façon minutieuse: on se représente très bien la makara qui voit l’avenir et fait un peu peur aux villageois et la sage-femme. Destinée et rumeur sont deux éléments qui ont du poids dans la vie de ces Italiens, l’auteure trouve un bon équilibre entre ces éléments et distille ça et là de nombreux indices qui amènent peu à peu à découvrir l’essence du drame…

Les portraits des trois femmes, la mère et les deux soeurs, sont finement décrits. J’ai beaucoup aimé le caractère fougueux d’Angelina contrastant avec celui plus discret de Teresa. Cet amour entre soeurs porte magnifiquement le récit, donnant une dimension plus intime au vécu: ensemble, elles affrontent un monde difficile, remplie de jalousie, de désirs d’hommes, de malédictions -la beauté en est une selon la makara-, de superstitions qui rythment la vie quotidienne face à un monde dans lequel les pauvres restent pauvres…

L’écriture de Rosa Ventrella dénote par ailleurs de touches poétiques, notamment autour des éléments de la nature: en colère, en désarroi, les soeurs contemplent la mer et ses variations, et les vagues. Leur maison tremble aussi au gré du vent…Avec des mots choisis, l’auteure montre qu’il n’est pas si facile d’accéder à la liberté, de rêver d’un autre destin…Tout doux, tout doux, conseille t-on à Teresa.

Cette lecture a été agréable, cette histoire puissante de femmes ravira ceux et celles qui aiment découvrir des sagas familiales.

Merci aux éditions Les Escales et à NetGalley pour l’accès à cette lecture!

La vie mensongère des adultes – Elena Ferrante

Elena Ferrante est l’auteur de L’amie prodigieuse, saga de 4 tomes qui prend pour cadre la ville de Naples dans les années 1950 et qui raconte l’histoire d’amitié entre Lila et Elena, deux jeunes filles issues de quartiers pauvres. Elena Ferrante est une écrivaine qui cache soigneusement sa véritable identité.

Editions Gallimard – Titre original: La vida bugiardia degli adulti- Traduit par Elsa Damien – 09/06/2020- 416 pages

Résumé du roman

Giovanna mène une existence bourgeoise et heureuse entre ses parents, tous deux professeurs, leurs amis et les filles de leurs amis qui sont ses amies, surtout Angela et Ida. Son univers semble s’écrouler lorsque à 12 ans, elle surprend une conversation entre ses parents: elle croit comprendre qu’elle est laide et son père la compare à sa tante Vittoria, qu’elle ne connaît pas mais que ses parents lui décrivent comme une femme méchante.

Elle va dès lors chercher à en savoir davantage sur cette tante. Elle qui habite sur les hauteurs de Naples va découvrir des quartiers plus populaires, des personnes qui parlent en dialecte, un langage plus spontané, des manières plus libres.

Elle va aussi découvrir son histoire familiale. Et un pan de sa vie va vaciller: ses parents vont se séparer, les apparences vont se fissurer. Elle va suivre le conseil de sa tante: « Observe bien tes parents pour savoir qui ils sont ».

Amitié, sexualité, relations sociales, place dans la société, appartenance à un groupe social, à une famille: Giovanna s’interrogera sur tout, entre espoir, chagrin, peine et désillusions…

Mon avis sur le roman

J’avais adoré la saga L’amie prodigieuse et m’attendais à une histoire napolitaine un peu dans la même veine.

Elena Ferrante a ici choisi de faire évoluer moins de personnages sur un laps de temps resserré, environ 4 ans. Quatre années de la vie d’une adolescente venant de la moyenne bourgeoisie qui va passer de l’enfance à l’adolescence vers l’âge adulte.

Elle attribue à Giovanna un point de vue sensé, basé sur une ouverture d’esprit, une interrogation sur la vie extérieure, sur l’inconnue qui sont autant de preuves de maturité du personnage.

J’ai retrouvé avec plaisir son style bien à elle. Les descriptions de Naples sont vivantes, réalistes, pas enjolivées. Les personnages sont à la fois typiques dans leur genre et singuliers. On souhaiterait presque les côtoyer pour accentuer la véracité de certains moments.

A noter également la place prise par un objet: le bracelet que la tante aurait offert à Giovanna à sa naissance mais dont celle-ci ignore tout. A sa façon, cet objet raconte l’histoire de celle qui le porte, jamais la même.

Que ce soit pour les objets ou les personnages, Elena Ferrante excelle dans l’art de la description, du moindre petit détail disséqué à l’envi.

Un gros gros coup de coeur pour ce roman que je conseille les yeux fermés.

Mr Gwyn- Alessandro Baricco

Editions Gallimard-Traduit de l’italien par Lise Caillat-05/05/2014-192 pages

Résumé

Jasper Gwyn est un écrivain britannique d’une quarantaine d’années qui connaît un succès honorable suite à l’écriture de trois romans. Pourtant, il fait publier une liste de 52 choses qu’il ne fera plus, parmi lesquelles écrire un roman. Décision qui désespère son ami et agent littéraire, Tom Bruce Shepperd.

Le temps passe et Jasper se rend compte que le geste d’écrire lui manque. Il réfléchit à ce qu’il pourrait faire (traducteur, guide de voyage?) et il décide qu’il sera copiste, copiste d’êtres humains. Pas peintre, non, il va écrire les portraits.

Son premier modèle est Rebecca qui travaille pour Tom et qui deviendra par la suite l’assistante de Jasper. Les portraits ne seront pas diffusés aux yeux du public mais les modèles poseront nus et seront mis à nu, de façon à ce qu’ils soient en quête d’eux-mêmes.

Mon avis sur le roman

Lire Mr Gwym m’a donné envie de poursuivre la lecture de l’oeuvre d’Alessandro Barrico. J’ai beaucoup aimé l’humour qui se dégage de cet ouvrage (cela doit être encore plus drôle non traduit mais je ne lis pas l’italien), Jasper fait des rencontres improbables de personnages décalées dans les laveries, car il y passe son temps, dans les laveries.

Au delà de l’histoire plaisante, agréable à lire, l’auteur fournit au lecteur une réflexion autour de ce qu’est l’Art, autour de l’acte d’écriture. Comment un écrivain peut-il arriver à la saturation, au manque d’inspiration? Comment peut-il faire face à l’injonction d’écrire ou face à la tentation du plagiat?

Le fait que ce soit Jasper qui soit porteur de ces questions est intéressant car il s’agit d’un personnage tout à fait fantasque, original, qui ne pense comme personne. Comment donc va t-il se tirer de cette situation?

Le lecteur (moi, en somme!) se retrouve plongé avec délice dans ce roman, à la recherche des ficelles du personnage. C’est une aventure formidable!

Je conseille donc ce roman à tous et en préconise fortement la lecture!

La goûteuse d’Hitler- Rosella Postorino

Editions Albin Michel – 02/01/2019- 400 pages

Lors de sa parution, en janvier 2019, le titre de cet ouvrage m’a intriguée. Je n’avais que peu entendu parler de ce fait (le dictateur Hitler avait des goûteuses, ah bon?), logique somme toute et probablement pas inédit. Cela m’a intéressée, comme tout ce qui a trait à la Seconde Guerre mondiale et à la vie quotidienne des diverses populations, opprimées ou non (je ne vais pas m’étendre en plus sur le devoir de mémoire, indispensable d’après moi). Pour ceux mal à l’aise avec le lecture d’un livre sur un tel sujet, je vous invite à lire d’abord, avant de décider s’ils liront ou pas le livre, un extrait proposé sur le site des Editions Albin Michel (voir ici: https://www.albin-michel.fr/ouvrages/la-gouteuse-dhitler-9782226401854). Je vais de ce pas lire le roman maintenant (eh oui, je rédige parfois les introductions de mes billets avant de lire) et reviens ensuite vous en dire plus.

Résumé du livre

1943.En Prusse orientale, Hitler s’est retranché dans son bunker. Il engage des goûteuses, de peur d’être victime d’un empoisonnement par l’alimentation. Parmi elles, Rosa, femme de soldat, Berlinoise arrivée depuis peu au village chez ses beaux-parents.

Elles sont dix goûteuses. Dix femmes qui savent qu’elles vont osciller entre survie et peur: chaque bouchée qu’elles avalent peut être la dernière…Cela crée une drôle d’ambiance au réfectoire, teintée de contraintes et de trahisons…

Mon avis de lecture

L’auteure italienne nous présente un pan assez méconnu de la Grande Histoire et s’en tire avec brio, le livre ayant été primé à plusieurs reprises:Prix Campiello, prix Rapallo, prix Pozzale Luigi Russo…

Le récit est bien mené, fait de multiples rebondissements qui permettent de continuer le lecture jusqu’au bout en se demandant comment tout cela va finir…L’auteure présente cela comme la confession de Margot Woelk qui n’a dévoilé son secret (devoir goûter les plats préparés pour Hitler) qu’à 95 ans. Son histoire est narrée à travers le personnage principal de Rosa Sauer.

Si le sujet a longtemps été tabou pour elle, cela en dit long sur le statut des Allemands pendant la guerre, au sein même de leur pays. L’auteure montre comment a vécu la population au plus près du dictateur. Certains ont connu la faim, les conditions de vie difficiles et la peur aussi. Rosa (ou Margot) aura survécu et nous aura apporté son témoignage. Les mots ne sont jamais vains, quand la petite histoire côtoie la grande. Ce livre permet de s’interroger sur le genre humain, dans toutes ses dimensions. A lire donc.